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Romain Verger / Corinthe / mars 2012

Il n’avait pas encore fini sa tirade quand un plat supportant un porc énorme fut disposé sur la table. Nous nous récrions sur la rapidité du cuisinier, nous jurons que même un coq n’aurait pu être cuit aussi vite, et cela d’autant mieux que ce porc nous paraissait beaucoup plus gros que ne l’était tout à l’heure le sanglier. Cependant Trimalchion, le considérant avec une attention croissante : “Quoi ? quoi ? dit-il. Ce porc n’a pas été vidé  ? Ah, non ! Par Hercule ! Appelle, appelle ici le cuisinier.” Et comme le cuisinier, l’air funèbre, se tenait debout près de la table, et avouait qu’il avait oublié d’enlever les entrailles : “Quoi, oublié ? crie Trimalchion, on croirait qu’il a oublié d’y mettre du poivre et du cumin ! Déshabillez-le.” Sans perdre un instant on déshabille le cuisinier, et le voici, l’air sombre, entre deux bourreaux. Tout le monde se mit à supplier Trimalchion et à dire : “Cela arrive; s’il vous plaît, pardonnez-lui ; s’il recommence, aucun d’entre nous n’intercédera plus pour lui.” Moi, qui me sentais d’une impitoyable sévérité, je ne pus me retenir, mais je me penchais à l’oreille d’Agamemnon : “Cet esclave doit être un franc coquin; oublie-t-on de vider un porc ? Non, par Hercule, je ne lui pardonnerais pas, même s’il ne s’agissait que d’un poisson !” Tel ne fut pas l’avis de Trimalchion qui, se laissant aller à rire, s’écria : “Alors, puisque tu as une aussi mauvaise mémoire, vide-le sous nos yeux.” Le cuisinier reprit sa tunique et saisit son couteau, puis fendit le ventre du porc çà et là, d’une main hésitante. Aussitôt, par les fentes qui s’agrandissent sous le poids s’effondrent des saucisses et des boudins.
Pétrone / Le Satiricon / Trad. : Pierre Grimal
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Iron & Wine / “Faded from the Winter” / The Creek Drank The Cradle / 2002 / via : Hinted by the winter

(Source: saturnrising)

Romain Verger / mars 2012

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Peter Broderick / “I Am Piano” / http://www.itstartshear.com / 2011.

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Fee Reega / “Dorian”

SAMI SAHLI / LES ENFANTS SONT DES CRUCHES / PRESQUE LUNE / 2011

Après Cent grammes de suicide et L’entonnoir des saisons, Sami Sahli publie son troisième recueil aux éditions Presque Lune. Comme il l’indique en postface, l’écriture des Enfants sont des cruches fut pour lui une “tentative de consolation, de renaissance”. Le pessimisme et la noirceur qui hantaient ses précédents livres trouvent ici en partie leur remède dans l’humour qui traverse presque d’un bout à l’autre ces brèves proses. Mais en partie seulement tant il est grinçant.

Il est particulièrement savoureux de voir Monsieur se charger de l’éducation de son fils, ou plutôt le “bousiller” comme le lui reproche vertement sa femme. Ainsi n’éprouve-t-il aucun scrupule — après tout, n’est-ce pas le devoir d’un père que de dire la vérité ? — à lui présenter la vie sous son jour le plus sombre et le plus cru. Lassé par l’humanité, le père devient poule et anti papa-poule pour dispenser quelques leçons philosophiques sur les affres de l’existence. Qu’est l’amour, sinon le fruit d’un accouplement du mensonge fait homme et de la vérité faite femme ? Quant aux enfants, ils sont tôt ou tard appelés à dévorer leurs parents, c’est d’ailleurs l’un des thèmes récurrents du recueil. Fables et contes de l’enfance sont détournés ou revisités, passés au crible du fatalisme. Ainsi du Petit Poucet dont les cailloux semés se révèlent être des os ou de La Chèvre de Monsieur Seguin dont la morale nous enseigne que “vivre c’est être mangé par la vie”.

Comme dans ses précédents recueils, Sami Sahli recourt à un imaginaire débridé, tire et déroule ses fils narratifs d’hypothèses les plus folles, parce que vivre dans la réalité est “tout aussi crétin que de vivre dans un vêtement trop grand ou trop étriqué pour soi.” Ses textes ont des allures d’anamorphoses poétiques et oniriques : ils déforment la réalité pour la redresser soudain devant nos yeux, en quelques lignes incisives. Ce sont les relations familiales qui sont le plus souvent questionnées, relation parentale ou de couple, l’interversion des rôles induite par la succession des générations qui tend à faire de l’existence une sorte d’éternel et absurde recommencement.

C’est aussi l’occasion pour l’auteur de plonger aux racines de l’enfance, de retrouver le fils qu’on a été et que ravive la figure de père qu’on est soi-même devenu, et de réinventer son commencement comme dans ce beau texte où Monsieur s’imagine né de la mer, du sperme de son père mêlé aux vagues : “Bien avant ma naissance, se souvient-il”, le soleil brillait, la mer scintillait, mais soudain je me suis réveillé en sursaut : la marée était haute et la mort me léchait les pieds!”

Un ensemble qui m’a semblé plus inégal que les deux précédents recueils mais dont l’imaginaire toujours aussi singulier mérite amplement qu’on s’y intéresse.

Romain Verger

Sami Sahli / Les enfants sont des cruches / éd. Presque Lune / 2011.