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Récit #2

Je les retrouvai là où justement j’étais venu chercher la paix, eux que je n’avais pas revus depuis bien trente ans, tels qu’ils étaient, tels que je les avais quittés, lorsque j’étais moi-même enfant. À défaut d’un miroir, je regardai mes mains, voulant m’assurer de mon âge propre, pliai et repliai les phalanges, reconnus les quelques poils qui pointaient des ridules et les cernes qui, doigts tendus, dessinaient sur chacune de leurs articulations ma figure renfrognée d’adulte. Parmi tous ces enfants, j’en reconnaissais certains — camarades de classe, de colonies ou de centres aérés —, d’autres non. Les avais-je oubliés après tout ce temps ou bien jamais connus? Plantés dans la neige, troncs de chair parmi les troncs de bois figés et menaçants. Et de fait, aucun ne bougea lorsque je me décidai à avancer, marchant entre eux, passant de l’un à l’autre. J’osais parfois lever les yeux mais pas un ne cillait, pas un seul cheveu, pas le moindre souffle ni la moindre haleine ne troublait l’air. Toute vie semblait les avoir fuis, leurs corps raidis comme sous l’effet d’un froid long et intense. Pépinière d’enfants gelés pris par le givre. Dans le silence de la forêt pourtant, j’entendais bien quelque chose, un bruit souterrain qui couvait et gonflait quand j’en approchais un : un  grouillement de sèves empêchées, venu non de leur bouche close mais du plus profond de leur chair. Borborygme sourdement glougloutant de machination organique, fermentation de graisses ou de cellules en dégénération qui semblaient encore travailler, malgré le froid et l’immobilité.

Texte : membrane

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