
Dans l’intimité des alcôves, tu m’embrasses, je t’embrasse; qui le sait? C’est dans les recoins fertiles d’un jardin cultivé au milieu des écroulements que nous nous embrassons avidement des après-midi entiers à l’ombre des murailles ébréchées comme de vieux pots. Mon ami, c’est toi, de ses mains douces caresse en effet, mes hanches et ma taille, et mon buste, et mes jambes tandis que je suis agitée. Dans le fond de mon corps s’épanouissent les bulles d’une lourde lave qui me bouleverse et me tord; il fait très chaud, personne ne passe dans les ruines. C’était l’heure de la sieste aux fermes dans la campagne somnolente qui entourait la ville; une ville de murailles et remparts au milieu de laquelle allaient et venaient une foule occupée sous les arcades ombragées et les places arborées. Mon père était négociant à l’orée de la ville, ma mère, matrone de haut rang, l’avait aimé; l’un et l’autre, ils m’avaient eu et j’étais leur joie. Je fis des études et me parais de beaux habits, je babillais comme une jeune fille et, pas encore émue par la grâce des hommes, je jouais ingénue de mon charme naissant. Mais dans mon cœur bouillonnait parfois un sentiment confus, un émoi, une jubilation qui me laissait des jours, triste et désabusée, dans ma chambre fraîche et pleine de trésors. Je jouais alors à étrangler mon chat puis, je le caressais en pleurant de longues heures durant.
Un tremblement de terre ensevelit tout, tout ce qui est maintenant passé, sans pour cela que nous perdissions notre fortune, si bien qu’on édifia une maison plus grande dans un vaste jardin qu’arrosaient quatre sources d’eau claire. La ville se reconstruisit tantôt sur les ruines, tantôt les abandonnant à leur destin pour se développer ailleurs. On en profita pour élargir le territoire de la ville et conquérir l’espace qui va jusqu’à la montagne, se protégeant ainsi bien mieux des envahisseurs et des tempêtes qui venaient du nord portant leurs sels destructeurs et le froid de leurs pluies.
Dans la vaste demeure de mes parents, je poursuivais l’étude du luth et de la cithare qui sont chez nous les instruments qui accompagnent les chants. J’apprenais les ballades de notre peuple et bouclais mes cheveux comme c’était la mode en ce temps. J’étais heureuse et pourtant, j’entendais souvent dans le fond de mon corps, derrière les os de mon buste, sous le thorax dans un endroit qui m’était étranger, comme le grincement d’une chaîne à la poulie d’un puits… Ah, la destinée des ruines est émouvante, j’y promenais mon corps contre les murs défaits et j’en frôlais les pierres qu’envahissaient les mousses; je m’exaltais aux rebords des fenêtres et, franchissant les seuils, j’imaginais les portes qui grincent sous la main du voisin; viens-tu chercher des œufs ou bien boire avec moi? J’errais ainsi, me glissant dans les caves aux voûtes effondrées, me baissant sous les linteaux trop bas des alcôves et, soudain étouffant, je dégrafais mon col et fuyais en courant…
Le jardin cependant était resplendissant, je m’y promenais souvent à pas lents, rêvant de découvrir des trésors sortis de la terre qu’on avait remuée et puis, assise là sur le bord d’un ruisseau naissant d’une source limpide, je restais silencieuse à observer la lente érosion que provoquaient les eaux d’irrigation sur le bord des parcelles. Nous avions dans d’humides petits creux des palmiers dattiers sous lesquels on cultivait des poivrons de trois couleurs, ainsi l’avait voulu le jardinier; et c’était si joli à la récolte qu’il me semblait découvrir les trésors d’un coffre entrouvert parmi les rouges, les verts et les jaunes répartis dans les trames luisantes du feuillage des plants… Un jour que j’allais retrouver un parterre de poivrons, la chanson aux lèvres et le pas joyeux, un jour où je retenais mon envie de courir, sinuant dans le jardin sur les buttes d’irrigation, un jour donc parvenant enfin où je le désirai, je découvris le petit terrain dévasté… Saccagé était mon plaisir et, jeune fille gâtée, j’en fus si fort fâchée que je rentrais à la maison pour pleurer et pleurer encore du sort injuste et cruel qui m’avait privé de ma joie.
… Et puis, il arriva un autre jour où jeune fille à nouveau insouciante, j’allais par le jardin pieds nus et joyeuse comme je l’avais toujours fait lorsque…, qu’est-ce? Qu’est-ce donc? Est-ce la fuite d’une biche ou celle d’un daim, serait-ce un sanglier ou le petit singe des arbres? Déjà toute à la joie de surprendre l’animal, j’allais sur ses traces, silencieuse, attentive, écartant les branches doucement, avançant avec prudence et comme le chasseur, je m’arrêtais souvent pour entendre les bruits. Je m’enfonçais ainsi dans un endroit buissonneux et touffu où il me fallut faire de longs écarts pour passer par dessus des ronces lorsque soudain ayant perçu un mouvement tout proche, je sautai vivement et tombai sur le jeune jardinier, que Dieu le protège! Il était accroupi au bord d’un canal qu’il lissait, les mains dans l’argile et l’eau fraîche; je tombais dis-je car c’est littéralement ce qui m’arriva, mon regard étant passé par-dessus, je ne vis pas son corps bronzé. Rien n’est plus voluptueux que de découvrir une broche rouillée, la statue d’une divinité ou bien le glaive brisé d’un soldat, objets enfouis depuis longtemps dans la terre humide et molle, et rien ne fut plus émouvant que de soudain découvrir au-dessus de moi parmi les palmes et les feuilles, le corps de ce jeune homme de vingt ans… J’embrasse ta bouche qui se tait, je parcours de mes mains tes épaules et ton dos, personne ne nous voit, nous ne voyons personne; aime-moi comme un frère, je serai ta mère; entends-tu parmi les temples qui s’écroulent le passage furtif du désir de nos morts; viens contre moi, je serai ton amante, je serai le poulpe à la chair visqueuse qui sucera ton corps, je serai le raisin pour ta bouche mouillée, je serai plante marine aux longs bras souples et tendres, touche ma chair nue et mon ventre qui palpite, je serai le vase pour la fleur et la semence, les bras qui t’enserrent, la flamme qui t’échauffe, la viande qui te nourrit et le vin qui t’apaise; embrasse ce nez, cette joue, ce cou, je mouille tes cheveux à la bave de ma bouche…
Texte : © 2011 Joël Roussiez / “Parmi les temples qui s’écroulent” / Inédit
On trouvera sur ce blog ou sur mon site différentes chroniques consacrées à ses derniers livres (Le Paquebot magnifique / Voyage biographique / Nous et nos troupeaux) / Sur le site de La rumeur libre.
Illustration : Raoul Ubac / Sans titre (Le Combat de Penthesilée) / 1938
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