home



Le tourteau, sa tante Guite, autrefois, l’appelait un houvet.
Elle déplace son verre de vin blanc sur la nappe blanche.
C’est l’extase du houvet.
Elle rompt les pinces. Elle cherche à l’ouvrir en deux, elle le déchire bruyamment, elle entre à l’intérieur du tourteau, imagine la vie sous l’eau, périlleuse dans les fissures, profonde dans l’obscurité, sous les algues, dans la nuit bruyante et mouvementée de la mer. Elle est heureuse. Elle-même a le front bombé des houvets. Butée, la tête en avant, elle pousse sa carapace bombée sous les algues, elle tend ses pinces vers les petits poissons qui filent, les pelouses qui glissent, les hippocampes qui montent.
Quand elle décortique un tourteau on n’entend plus le son de sa voix.
Elle n’est plus de ce monde tant elle est heureuse à l’intérieur de son crabe.
Pascal Quignard / Les solidarités mystérieuses / Gallimard / 2011.
  1. membrane posted this
blog comments powered by Disqus