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Olivier de Sagazan / Carnets d’atelier / n°14

Passionnant carnet d’atelier du peintre, sculpteur et performeur Olivier de Sagazan, âpre et taillé à l’image de l’artiste. Son œuvre bouleversante, dans le prolongement d’Artaud ou de Günter Brus, sublime la chair maudite par des déchaînements de matières : empâtements, engluements et dégagements. Les corps de Sagazan, comme issus de la Géhenne, rappellent ceux des suppliciés, des déportés ou des écorchés des cabinets anatomiques. D’une esthétique macabre, ils n’en dégagent pas moins une étonnante vitalité. Des êtres saturés de matière, pris en elle ou qui en redemandent goulûment pour exister (« des doigts que je sens soudain être dans l’erreur et à qui il faut encore de la pâte pour nourrir cette tête qui a faim, terriblement faim d’avoir quelque chose à dire et un regard à porter »), mais aussi susceptibles à tout moment de s’y perdre, s’y noyer ou de se retrouver prisonnier tel un modèle sous un masque de plâtre rigide. Ils nous rappellent à notre difficulté d’être : notre principe vital procède de cette materia prima, de cette boue élémentaire, mais il doit simultanément lutter pour s’en dégager :  « Être debout est un acte de résistance, marcher est un déséquilibre, manger, c’est toujours manger quelqu’un d’autre, on ne commence à parler du sens de la vie que parce que l’on pressent l’absurdité du monde. La vie a ce prix. » Vivre, c’est éprouver cette pression déformante du monde sur soi, comme en témoignent selon Sagazan les œuvres de Greco ou de Bacon.

Quinze brèves tranches de réflexions ancrées dans la pratique pour saisir un peu mieux son œuvre singulière et perturbante. Il y est d’abord question de cet état schizophrénique qu’implique la double activité de peintre et de sculpteur, chacune engageant des processus et techniques antagonistes — pour exemple, l’effacement en peinture devient amputation dans la sculpture — ; d’autres thèmes sont tour à tour évoqués : la posture, la couleur, la déformation, l’ombre et la stupeur, enfin le corps, au croisement de toutes ces problématiques.

Peindre ou sculpter, c’est faire l’expérience d’un « corps à corps total ». On impose certes « des épreuves douloureuses » à l’objet mais on partage son martyre, non uniquement par compassion (« on a mal pour la sculpture ») mais en raison des douleurs posturales liées aux conditions de création elles-mêmes (« douleurs musculaires ou nerveuses plus ou moins aiguës », « tendinites » induites par « dissymétrie » : une main tient la palette l’autre le pinceau. La création s’apparente bien à un supplice. Pas de montée en chair sans cela : « Le squelette de ferraille est ajusté à l’aide de toutes sortes d’instruments de torture : chalumeau, fer à souder, pinces ».

J’en retiens enfin cette importance accordée à la matière, matière commune au corps et au monde. Sagazan rappelle combien notre chair entre en interaction avec celle du monde : “Dans un univers minéral notre structure osseuse est particulièrement sollicitée, sur une plage nos 90% d’eau et de sang entrent en résonance avec la mer, etc.”D’où le choix du matériau utilisé pour ses sculptures : un mélange minéral et organique de plâtre, de gélatine (« je n’oublie pas que cette matière à dessiner des corps fut, il y a peu, un animal qui courait et broutait dans l’herbe grasse ») et de collagène (« principal constituant des tissus de soutien des organismes »). Les corps émergent de cette « bousée de pâte » ou s’y modèlent. L’art de Sagazan perpétue des processus primitifs. Lorsqu’il se livre à ses performances, il se décrit d’ailleurs comme « un hippopotame métaphysique qui se roule dans sa boue purificatrice ».

© Romain Verger

Série d’images extraite de Carnets d’atelier / n°14 / Mémoire vivante — HB éditions / 2003.

OU LE PLÂTRE TE PRENDRAIT LA FACE

Texte de Romain Verger inspiré d’une performance d’Olivier de Sagazan

Caméra ON, tu t’assieds face caméra, t’ajustes bien au centre du cadre, un tracé de pointillés sécants sur le mur ou la peau pour repérage préopératoire, dans l’épiderme ou la paroi tailler, couper, ne pas rapprocher les berges, surtout ne pas rapprocher les berges, laisser le trou béant à moins qu’il faille fixer quelque part ce qui se délitera partout ailleurs, dans le lavis de la nuit, ta face bientôt perdue, un peu comme au photomaton, tirer le rideau, visser le siège sur l’axe hélicoïdal, insérer la pièce, ajuster son nez dans la croix du viseur, figer l’expression pour l’irradiation, un peu seulement, si peu même car le décompte te rapprocherait plutôt de ta disparition.

Bon, on va essayer encore une fois, dis-tu pour si peu de temps encore, tu te déshabilles, trempes tes mains dans le hors champ, les ressors blanches d’un mélange de glaise et de kaolin très liquide et t’en savonnes et t’en frictionnes les bras, le torse, le visage, les cheveux encollés dans la gomina primitive, paupières closes sous la terre tournées vers les larves remontantes, au plus loin de la délivrance, tu bascules à l’aveugle avec Satan, très loin sous la terre, très loin sous le derme, la géhenne malaxante, le gouffre démonique toupillant sans visage ni face, sans nom ni sexe, ton corps à prendre et posséder, vierge, ouvert à toutes les aliénations, le rite corporel peut commencer, des déferlements de laideurs passeront par toi.

Le visage humain n’a toujours pas trouvé sa face, ta face n’a pas trouvé sa proie, alors tu te lacères, te piétines la tête pour en tirer l’odieux masque du mal, l’idiot défiguré suffoquant de cécité, tapis dans la nuit bouchère, tu le libères d’un point à droite, d’un point à gauche, voilà deux trous pour voir et pour l’humeur, deux coprins en guise de rétine, si avancés qu’ils ne cesseront plus de couler, de te délaver cette bouche à peine née, arc rouge ouvert à l’emporte-pièce, et d’un trait vertical tu te divises la tête en deux rictus, le noir opère, regarde-le te gagner, déborder, s’écarteler en toi.

Le visage humain n’a toujours pas trouvé sa face, alors tu recommences, t’effaçant la figure de quelques ablutions, et tu retiens ton souffle, l’air en toi bloqué, tout le corps obturé, presque, et qui commence à peser plus que l’air, déjà, à se dilater, se vicier et tu t’emplâtres la tête, chair meuble et malléable, en succube, en incube, alien, sorcier ou bien zombie, monstre à présent, dans l’asphyxiante geôle organique, si tu as peur, affronte-toi, tu n’en sortiras plus, te heurtant à tes côtes, doigts cramponnés au barreaudage d’os, sens-tu cette masse tambouriner qui t’écrase en se gonflant de sang, est-ce encore un cœur, ou l’imbrisable mal qui progresse, au faciès floculant d’envie de parler par ta bouche — tu lui casses la mâchoire et il te pousse au cri —

Le visage humain n’a toujours pas trouvé sa face, mais tu respires enfin, ivre comme sous un masque à oxygène pur, dans l’euphorie des morts imminentes, tu chancelles, vacilles d’un bord à l’autre de la cage, à moins que ce ne soit l’ébauche d’un mouvement de danse, tes ramiges blancs flottant en suspension dans l’air éthéré, remonté au ptérodactyle, tu n’es pourtant pas encore allé assez loin sous le derme, dans le temps, là où les esprits entrent en commotion, se prêtant noms et faces, alors tu recommences, repartant de zéro, et déjà sous la mue transparaît la plaine argileuse préhumaine qui se retend, criblée d’orifices d’où souffle un air vicié de chambre sourde. Vois-tu comme ils se creusent ta tête ?

Faces irradiées, décomposées, fondues, atomisées, ensevelies sous la boue, le sable ou la lave, soufflées, séchant en marge des lignes de front caniculaires, amoncelée dans les charniers, hommes de boue, hommes fossiles, cadavres, déportés, témoignez par cette bouche que tu leur tends de vos faces anonymées.

Le visage humain n’a toujours pas trouvé sa face, dis-tu d’une voix d’édenté, de mâcheur de malédictions, de toutes ces bouches que sont tes yeux, six bornes en tout, ouvertes et élargies au bâton ou au doigt, en naseaux, comme en ont les crânes de buffles ou de chevaux couchés sur les tables des marchés aux fétiches de Lomé, avec les chiens, les serpents, les hyènes et les fragments sacrificiels dont tu te traverses la tête, piquant ici, rebouchant là, tu modèles et défigures, gâchant chaque nouvelle montée en chair, présidant aux coulées, fractures, déplacements de terrain, tranchées et saignées d’où palpite la nuit, ne rapproche pas les berges, surtout ne rapproche pas les berges ou le plâtre te prendrait la face.

© Romain Verger

Surmodelage du crâne et de la face

Extrait de la performance d’Olivier de Sagazan au Festival Art & Terrorisme / Son : Olivier zol Dec 2008 - L’embobineuse / Marseille
/ Le site d’Olivier de Sagazan /

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