

Cette plaquette de Joël-Claude Meffre comporte deux textes courts (“L’aboi sans fin” et “Chiens des plaines”) illustrés de trois pointes sèches d’Albert Woda. L’ensemble forme un ensemble élégant et cohérent qui emprunte tout à la fois au genre autobiographique et à la nouvelle fantastique. Le poète y évoque une enfance hantée par le jappement obsédant des chiens. Des hurlements étrangement dépourvus d’origine comme de corps. L’enfant qui chaque nuit quitte son lit pour aller à la rencontre de l’animal ne se retrouve confronté qu’à lui-même et à ses propres angoisses. Chiens sans consistance, “exsangue[s], sans dents, sans voix”, bêtes fantomatiques et métaphoriques qui polarisent les terreurs infantiles et s’en font le révélateur insistant, comme si ces jappements avaient le pouvoir de creuser la mémoire et d’en débusquer toutes les monstruosités, incarnées par leur “nez hideux” ou leur “visage grimaçant”. Des souvenirs anonymes, interchangeables et cynégétiques d’une enfance passée parmi les chiens (ceux du père chasseur notamment), bêtes utilitaires avant tout, qu’on abandonne ou qu’on remplace : “Tant de chiens dans nos plaines, loin de nous, ont été évincés avec le temps. Leurs jappements se perpétuent cependant parfois longtemps pour certains. C’est comme si c’était toujours le même chien qui reprenait le même signal, le même appel”. Un beau texte qui n’en est pas moins habité par leur présence paradoxale et qui s’en fait, grâce au traitement poétique de la prose, la caisse de résonance.
Joël-Claude Meffre / L’aboi sans fin / 2008 / Circa 1924