
Après deux romans (Sommeils et Au bord d’un lent fleuve noir), Anne-Sylvie Salzman livre au Visage vert un recueil de nouvelles fantastiques. L’ensemble comporte trois parties : « Haut », « Bas » et « Lamont » (celle-ci n’étant composée que d’une seule nouvelle éponyme). Des nouvelles spatialement organisées où se déploie un fantastique des hauteurs et des plaines. Leur synthèse étant peut-être opérée dans la troisième partie qui montre de quelle façon les espaces et les flux identitaires communiquent et s’interpénètrent. « Lamont » évoque en effet la passion du narrateur pour une fille rencontrée à l’occasion d’une soirée. Passion qui ne tarde pas à tourner à la possession : Lamont en viendra à se glisser sous sa peau, prenant physiquement et intérieurement son contrôle. Une singulière histoire d’amour où la fusion se fait par incorporation et phagocytose. Si la peau fait ici office de surface transitionnelle, favorisant les échanges entre l’intérieur et l’extérieur, d’autres motifs (objets ou paysages mentaux) ont valeur de frontières, de zones d’interférences entre le monde des vivants et celui des morts, entre la réalité, l’imaginaire et les rêves (dont le recueil fourmille) : qu’il s’agisse de l’œil dans « Mémoire de l’œil » — dont j’ai parlé ailleurs — ou plus discrètement dans « L’Infortunée » (nouvelle hommage aux Freaks) qui met en scène une femme cyclope exerçant par son œil un pouvoir d’attraction fatale sur Friedrich. Mais ce sont aussi la rivière (« Sur la Thay »), les profondeurs d’un canyon (« Le cortège ») qui jouent le rôle de zones de turbulences, ou bien encore le miroir, objet magique plus convenu. Auxiliaires des enchantements, des phénomènes terrifiants et des apparitions fantomales, comme dans la nouvelle « Meannanaich » où un homme, désespéré par la mort accidentelle de sa fille, parvient à maintenir son souvenir vivant au moyen d’un astucieux système de miroir et de jeux de reflets qui la font réapparaître quotidiennement.
Quelques thèmes récurrents ont plus particulièrement retenu mon attention : la monstruosité, l’enfance, la mort et l’animalité, tous subtilement entremêlés dans les nouvelles. On les évoquera à l’examen de deux d’entre elles qui m’ont particulièrement touché. « Le cortège » tout d’abord relève d’un fantastique à tonalité psychologique. De jour en jour et au gré de ses marches dans un paysage morne et désert, un randonneur y fait la découverte de déchets, de carcasses animales puis du cadavre d’un enfant jeté sur le bas-côté d’une route. Il ne sera jamais identifié, sa mort restera inexpliquée, encore qu’on puisse la mettre en relation avec la fragilité psychologique du narrateur, récemment divorcé et passablement hypocondriaque. Quelque chose est mort en lui ou continue de mourir. Il en est d’une certaine façon conscient, en se qualifiant de « faiseur de morts », se croyant à l’origine de toutes ces dépouilles. D’autant que l’enfant lui est d’abord apparu dans un rêve à caractère prémonitoire. Cadavres et carcasses apparaissent comme autant de vanités posées en bord de route (dans une autre nouvelle, c’est un enfant qui pose une mâchoire de mouton sur son ventre nu) pour lui rappeler la fragilité de son existence, à commencer par l’usure de son corps qui ne cesse de l’alerter : « bruits sourds », impressions de désagrégation, « secousses électriques » qui lui pincent mollets et cuisses, douleurs aux genoux…
Les enfants meurent en nombre dans Lamont. Assassinés et jetés comme de vulgaires déchets (« Le Cortège »), noyés par accident (« Meannanaich »), ou encore piétinés (« L’invention de Brunel »). Dans la remarquable nouvelle « Sur la Thay », le narrateur fait la découverte d’un étrange nourrisson sur les bords d’une rivière, abandonné une fois encore. De la taille d’un poing, il gémit comme un enfant sans en être véritablement un. Monstre minuscule, effrayant et pathétique de fragilité — comme l’est d’une autre façon la femme cyclope dans « L’Infortunée » — , boule de chair martyrisée que le narrateur prend un malin plaisir à persécuter : « Plusieurs fois, je touchai le terrible enfant de mon petit bâton, et chaque fois il se tordit dans le fossé, et ouvrit la bouche, et cria, mais à chaque fois plus faiblement. » Il ira jusqu’à le noyer dans un trou d’eau. L’enfance est maltraitée dans le recueil et subtilement traitée par l’écriture qui restitue bien la manière dont on appréhende alors le monde. Mode ludique (les scouts qui jouent à se faire peur dans « L’invention de Brunel ») et primal de connaissance et d’initiation, par multiplication de petites expériences sadiques exercées sur les animaux, ici sur le nourrisson. Pulsions infantiles pleines de violence et de cruauté, doublées du sentiment de culpabilité rétrospective de l’adulte, qui se trouvent peut-être incarnées dans l’inquiétante bête noire « aux maigres flancs » si proche d’un loup, que le narrateur surprend de temps à autre dans cette même nouvelle. Je rattacherais à celle-ci « Fox into lady », une superbe et terrifiante nouvelle hors recueil, parue dans le dernier numéro du Zaporogue, qui décrit la grossesse monstrueuse de Keiko et sa mise au monde d’un « petit animal au poil brun, de la taille d’une taupe » avorton aux allures de renard, un mélange détonnant de Rosemary’s Baby, d’Eraserhead et des contes chinois de Yuan Mei dédiés à la figure maléfique du renard (voir Le Visage Vert, n°16). Ces deux textes résonnent l’un avec l’autre, éclairent les thèmes de la procréation et de la maternité sous un jour éminemment angoissant, où les rôles peuvent à tout moment s’inverser, l’enfant dénaturé (ou pur produit d’une nature inculte) réintégrer sa matrice ou devenir le générateur de sa propre mère : « Par deux fois, oui, la bête fourre son groin immense entre les cuisses de sa mère, qu’elle pourrait ouvrir en deux d’un simple coup de dents. » (« Fox into lady ») / « Quand à la haute bête noire, la bête aux maigres flancs, elle me frôla souvent, de son corps mouillé, et plus d’une fois tâcha d’enfoncer son museau entre mes cuisses, en grognant » (« Sur la Thay »).
La contraction et la concision, qualités propres à la nouvelle, permettent à l’auteur d’obtenir de puissants effets, sans parasitage d’aucune sorte. Plus épurées que ses romans, plus proches de la nature et plus sauvages, ses histoires sont tour à tour ou tout à la fois impressionnantes, effroyables et subtilement dérangeantes, parce qu’elles nous renvoient à des douleurs intimes, à nos pulsions et répulsions les plus secrètes. Leur étrangeté participe d’une savante alliance entre la délicatesse du style — d’une grande pureté classique — et les thèmes et motifs les plus inquiétants qui soient. Les illustrations de Stepan Ueding qui ponctuent les nouvelles d’esquisses et d’encres miniatures accentuent ce curieux décalage. On se prendrait parfois, et à tort, à vouloir raconter ces histoires à un enfant, à livre ouvert auprès du feu car, outre cette présentation qui rappelle la légèreté des contes illustrés de Marcel Aymé, il y a dans ces textes quelque chose d’une cruauté propre aux meilleurs contes de la tradition littéraire, où l’enfance est malmenée pour que nous exorcisions nos peurs et nos chagrins d’adultes.
Romain Verger / Membrane

/ Illustration tirée du site de Stepan Ueding / série Tierleben /