Sami Sahli / L'Entonnoir des saisons

Après Cent Grammes de Suicide — dont on pourra lire un court extrait ici —Sami Sahli publie  L’Entonnoir des saisons. Des “Notes matinales” qui s’inscrivent dans le prolongement direct du précédent recueil. Des fragments poétiques où le pessimisme du premier se radicalise (“Il faut être fort pour résister, se sentir capable du pire : vivre”), tout en se trouvant sublimé avec bonheur par le biais d’une appréhension quasi hallucinatoire de la réalité. Fathi Chargui l’évoque très justement : “La plume du poète Sami Sahli n’est rien d’autre qu’une extraordinaire paupière, une formidable téléscopie : une manière de voyance, un immense opéra rétinien, un zoom qui chapardait la merveille dans ce « wonderland» où excellèrent les surréalistes.” Cent vingt-quatre fragments d’une prose poétique séquencée en saisons ; cycle annuel auquel se conforme l’existence du poète, qui porte une attention singulière à la réalité qui l’entoure et dont il se saisit, qu’il passe à l’entonnoir ou au tamis de sa conscience inquiète et désillusionnée. Conscience fragile et poreuse plus encore, dont les limites qui la distinguent du monde s’effacent et reculent sans cesse. Variations autour du corps propre et de la chair du monde, toujours interchangeables. À tout moment, l’homme se confond avec sa chambre qui elle-même prend les couleurs des entrailles maternelles — figure magnétique — et au plafond de laquelle poussent des grappes de seins qui n’attendent que d’être tétés, chambre fœtale et carcérale, espace de projection multiple, ou l’identité se fragmente, se replie ou se déploie. L’écriture explore et expérimente toutes les possibilités de l’être : “La réalité partout nous guette, à chaque coin de rue, dans chaque regard… Il suffit d’un rien pour devenir réel. À peine ai-je croisé le regard de ma mère, que je deviens fils; mon fils me sourit, et me voici père. Père, fils, mari… jamais moi. Comme si ce moi était irréel. Dès que je cherche à l’atteindre je plonge dans l’irréalité.” Une réalité qui ne demande qu’à s’effondrer sous le regard du poète et qui le porte à creuser en lui-même ou à s’extravaser. Ainsi des métamorphoses du corps tirelire ou du père devenu arbre, de cette tentative de se glisser dans son chien, de se réveiller asexué ou hermaphrodite. Ainsi de ces jeux d’inversions toujours possibles ou l’avalant se retrouve l’avalé, l’épieur l’épié et le marionnettiste la marionnette. Sami Sahli ne bride jamais son écriture, il pousse les hypothèses de l’imaginaire à leur paroxysme : “Le vent a fini par creuser un trou dans mon corps… je m’y enfonce… les montagnes sont d’énormes muscles, les arbres des os, les rivières… je me noie dans mon sang — dérive, de ruisseau en ruisseau, jusqu’aux poumons, qui brusquement m’expirent.” C’est à croire que celui qui nous parle s’y autorise depuis l’enfer, d’un ailleurs radical. Est-il vivant celui qui se laisse engloutir entièrement par les sables du Mont Saint-Michel, celui qui décide d’aller visiter ses parents, se souvenant soudain qu’ils sont morts, ou bien encore celui qui se trouve confronté à l’anamorphose de son cadavre : “Flaque de chair : résultat de mon suicide sans doute.” ; “Je suis un pendu qui marche.” Des poèmes qui oscillent d’un mouvement héraclitéen, du “bonheur vers le malheur, de la sobriété vers l’ivresse”, et qui, au détour d’un constat froid, cynique et sans appel, s’abandonnent aux plus grands dérèglements. Une écriture empreinte de visions, de somnolences et d’hallucinations — notes matinales saisies à la croisée des mondes diurnes et nocturne — , qui n’est pas sans rappeler certaines compositions de Magritte, les rêves dessinés de Grandville ou des processus magiques de nature typiquement poétique ; je pense à ces « poèmes action » ou à ces exorcismes de Michaux : “J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie : Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité” (“Magie”, in Lointain Intérieur). “Que faire d’autre ici bas? Supputer, inventer…” écrit Sami Sahli. Sa poésie s’impose comme une émouvante et puissante conjuration du désespoir.

Romain Verger

Sami Sahli / L’Entonnoir des saisons. Notes matinales / L’Arpenteur / 2009.

posted : Tuesday, November 3rd, 2009

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