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JEAN-CLAUDE PIROTTE / VIVRE D’UN MOURANT PAYSAGE

FABLE DES ORIGINES   

« Je crois que je suis né / vers l’âge de cinq ans / en voyant les bébés / voguer dans leur landau / j’étais un vieux bébé / privé de véhicule / et la pluie me glaçait / de son silence agile ». Ainsi commence La Vallée de Misère, comme une fable des origines, à la manière dont cet autre Belge, Henri Michaux, rêvait la « Première page de [s]a vie » : « Je suis né d’enfants. / Père n’était pas arrivé à l’âge adulte. / Mère non plus. » Naissance placée sous le signe de la déréliction affective, de l’exposition brutale aux éléments naturels : pluie et vent, ce « grand vent d’ouest hurleur et détrempé du plateau ». D’un côté, une mère trop immature pour enfanter ; de l’autre, un bébé trop mature. Autre début que j’aimerais placer en miroir du premier, celui de L’Epreuve du jour : l’enfant qui, de retour, trouve son grand-père mourant, tassé contre le piano, sa pipe brisée à ses pieds, dans la maison de la rue Haute-Bise, « un goulot torve, aux façades serrées, où le vent mouillé du plateau s’engouffrait et sifflait ». C’est à leur intersection que je situe l’œuvre de Pirotte, dans ce paysage inconfortable et malaisé où la vie se noue à la mort, la nuit au jour. De la tristesse et de l’inconvénient d’être né.     

MORT-NÉ     

L’écriture scrute et creuse ce lieu originaire : le foyer. En partir, y revenir incessamment pour mieux s’en départir ; inscrire ce poids de la mort au seuil de l’œuvre et de la vie. Toute une enfance dédiée « au malheur, au lancinant désir de disparaître » (AEG), « comme une maladie dont on finit par se délecter, cela vous saisit comme un ardent désir de mort » (AEG) que le poète ne cessera plus de reconnaître ici ou là, « dans (s)es voyages avortés, dans les passages à putains, dans les salons à décolletés » (LPR). Déjà, dans L’Épreuve du jour, Pirotte raconte ses premières sorties au jour, excursions dominicales qui le portent au cimetière ou à l’atelier de menuiserie où l’on fabrique les cercueils. Mythe ou réalité d’un enfant mal né, nourri à « l’aigreur » du lait maternel et de « biscuits secs trempés d’eau tiédasse » (EDJ). L’auteur brosse le portrait d’une mère mortifère : « Parque » et « oiseau de proie », au « regard fixe », « au front d’ivoire, aux bandeaux de velours funèbre, aux traits insoutenables de beauté » (EDJ). Elle est celle contre qui s’érigeront l’écriture et l’imaginaire, qui les fera naître de la nuit. Face à ce censeur des rêveries et des lectures, le jeune poète devra exercer ses vagabondages et déambulations littéraires à l’insu de tous, dans la nuit : autre mère. Nuit de naissance. 

DES JOURS NOIRS AUX NUITS BLANCHES

Fils de la nuit par la force des choses, en est-il devenu pour autant nyctalope ? Pas si sûr. La poésie de Pirotte n’est pas de celle des visions nocturnes. Pas d’ascendance surréaliste ni même symboliste. Elle n’a rien d’un creuset onirique où l’on puiserait indéfiniment son inspiration, encore que cela puisse affleurer dans son dernier recueil : «  voici qu’à l’horizon s’élèvent / les murailles les dômes les / minarets dans le silence / et l’étrange vertu du rêve » (AE). Mais le plus souvent, la nuit est d’abord massive, opaque, expirante, de cette pâte même dont est faite l’enfance : « Cette nuit que j’appelais, je la connais de science intime, parce que, loin de l’avoir apprivoisée, je lui appartiens sans retour. J’ai cru longtemps la conquérir et la dominer, c’est elle au contraire qui m’aura finalement réduit à cette misérable ignorance du monde, et me condamne à la dépossession » (EDJ). Au mieux se fait-elle l’écho de sa mélancolie : « cette chanson plus morose / qu’il y paraît je la tiens / de la nuit qui dit les choses / aux pitoyables vieux chiens » (VDM). Ce leitmotiv de la nuit est certes à rattacher à ces longues heures d’insomnie passées à lire et à écrire mais aussi à cette connivence précoce de l’enfant avec l’obscurité : « J’allais chercher refuge au fond du parc, dans le taillis que le jardinier Léonard négligeait à dessein de défricher, et où j’avais ménagé ma retraite au creux des grandes fougères, sous les coudriers et les sapins bleus. » (EDJ). Il en fait surtout l’expérience dans sa jeunesse, contemporaine de la seconde guerre mondiale, dans ces caves où l’on se protège des bombes. Mais le souvenir qu’il en garde est fortement spatialisé, incarné même, et d’une manière fantasmatique : « Dans mon souvenir elles forment un labyrinthe à deux étages, compliqué de couloirs, d’escaliers et de détours. La dernière, où tremblaient les reflets noirs de l’eau, à la flamme filée d’une lampe à huile, était bien sûr la plus secrète, la plus profonde et la plus tombale […] c’est à la cave ultime, au cul-de-basse-fosse familial, que je dois mon goût immodéré de l’obscur. » (EDJ) Plus qu’une nuit protectrice, l’obscurité du sous-sol est assimilée au bourbier natif, intestin grêle ou caecum : « tombeau de naissance, lieu fœtal et fétide » (EDJ) où l’on perçoit « le clapotement du liquide amniotique entre les parois de salpêtre et de lait sûri. » (EDJ)       

LE DEHORS DOIT EXISTER    

Difficile d’être soi, de faire porter sa voix quand on n’est pas né, lorsqu’on est « né vieux » ou mort-né dans la nuit. Difficile de la faire sonner d’un timbre propre. Pourtant, elle ne s’affermit qu’entourée des autres (Laforgue, Derême, Milosz, Jaccottet, Dhôtel, Follain, Arland…) et plutôt que de s’en trouver étouffée, elle ne s’en distingue que plus clairement.  Comme s’il s’agissait de conjurer l’absence, à commencer par la sienne, en convoquant toutes ces voix alternativement, celles-là mêmes que le poète a découvertes dans ses lectures insomniaques, voix inoubliables, inextinguibles, toujours murmurantes à ses côtés. Pirotte ne digère pas la poésie des autres comme le font certains, parce qu’il se refuse à l’assimiler. La marque de sa poésie est celle d’une altérité revendiquée comme telle, lieu de coexistence élective et conviviale où les autres ont pleinement leur place, invités à pousser leur propre chanson, à partager leurs lieux « sous [s]on toit ». À la question que lui pose Martine Delort sur l’importance des citations dans ses œuvres, Pirotte répond : « Pourquoi toutes ces citations ? J’avais un don très grand pour le plagiat, il a fallu que je m’en débarrasse. Et je m’en suis débarrassé en citant plutôt qu’en copiant. » Voilà qui traduit toute la difficulté d’être et qui résout tout ensemble sa béance par le partage et l’échange : « Souvent je pense qu’il suffirait de me laisser pénétrer ainsi pour qu’éclose en moi comme une réponse, un répons plutôt, et qu’enfin ma propre voix délivrée aille se mêler au chœur composé de toutes les voix qui m’enchantent. » (RDR) La création ne participe d’aucune expatriation, elle convie les autres à frayer son domaine incertain. Reprenons les mots de Guillevic : « Dans le domaine / Que je régis […] Le dehors / Doit exister ».      

VA TE FAIRE FOUTRE, LYRISME!   

Pirotte n’a de cesse de revenir à l’enfance et de « jardiner sa misère », aimanté par ce qui fait mal, parce que la poésie a le pouvoir, en l’évoquant, de l’alléger simultanément. « Je me retourne souvent, c’est à me retourner que j’occupe mes jours. » (RDR) Lyrisme et élégie, s’ils traversent les recueils, sont souvent dédramatisés, rythmes et lignes mélodiques transformant les images les plus cruelles et les plus cinglantes en ritournelles, les placant à distance du réel : « le ciel m’a taillé la tête / le vent m’a tranché les doigts (…) la pluie m’a creusé le cœur / le gel m’a brisé les bras » (VDM). De même, les tracas du quotidien et les détraquements du corps irriguent sa poésie, non sans une bonne dose d’autodérision : « je vais encore un peu rimer ma sciatique / et tousser ma toux grêle en ces temps chiatiques » (VDM). Nul ressassement stérile dans cette posture auto-rétrospective — en dépit de la manière dont l’auteur résume son rôle d’écrivain : « user la parole. Me confondre avec elle dans l’épuisement des journées » (LPR) — mais plutôt l’intime intuition que cette pratique littéraire que Pirotte qualifie aussi de « morne masturbation » (LPR), assure une prise en charge poétique du mal, l’accompagnant de vertus pneumatiques et cautérisantes. Oralisée, fredonnée ou chantée, la complainte devient risible à défaut d’être désespérante.         

L’ENVERS DE VIVRE    

« Jardiner sa misère » en faisant retour vers l’enfance, sorte d’Enfer perdu ; c’est ce à quoi s’emploie l’écriture et ce sur quoi elle bute. En effet, comment rejoindre un passé sans substance ni réalité, une période intraitable, « falsifiée, défigurée, escamotée » (EDJ) ? L’enfance se résume à une somme de “jours morts” (RDR). Elle est rêvée avant d’être vécue, éclairée par le prisme nocturne de l’insomnie, du noctambulisme et des rêveries solitaires : “quand les horloges sonnent l’heure / de l’insomnie l’enfant se lève / il va rejoindre les fantômes / et les chats seigneurs de minuit (…) noctambule / au plus haut degré de la nuit » (AE) Sans doute convient-il justement d’appréhender le passé avec autant d’irréalité qu’il n’en a, distraitement, rêveusement. L’alcool, entre autres choses, permet d’en disposer à distance et à tout moment : « Les bistrots sont le tabernacle d’infinies jeunesses, le lieu de leur disparition, de leur résurrection, on ne sait pas au juste, peut-être de leur permanence ou de leur fin parfum d’éternel » (RI). J’évoquais Michaux en début d’étude, mais c’est aussi d’un autre Belge, ami du premier, qu’on peut rapprocher Pirotte et avec lequel je refermerai cet article : Franz Hellens qui tout au long de son œuvre (essentiellement narrative) a nourri cette problématique de l’inversion du réel et de l’imaginaire, qui se trouvent tous deux associés dans les expressions de “fantastique réel” ou de « réalités fantastiques », problématique posée en des termes assez proches par Pirotte : « l’univers qualifié de fictif est plus réel que le réel. Ce que nous nommons pauvrement la réalité, la vie, l’existence, que sais-je, ne résiste pas au plus clair regard. Un coup d’œil suffit à lézarder l’édifice. Cela ne fait littéralement pas le poids, en face de l’infini ravissement qu’inspirent les précieuses incertitudes du romanesque.  C’est par les livres, et dans les livres que j’aurai vécu. » (RDR)

© Romain Verger

ABREVIATIONS 

AE : Avoir été, Le Taillis Pré, 2008.
AEG : Une Adolescence en Gueldre, La table ronde, 2005.
EDJ : L’Epreuve du jour, Le Temps qu’il fait, 1991.
LPR : La Pluie à Rethel, Luneau-Ascot, 1982.
RDR : Rue des Remberges, Le Temps qu’il fait, 2003.
RI : Récits incertains, Le Temps qu’il fait, 1992.
VDM : La Vallée de misère, Le Temps qu’il fait, 1987.

Article publié dans Diérèse / n°44 / printemps 2009. Numéro spécial consacré à Jean-Claude Pirotte.

Photographie : Jakob Tuggener

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