home




Je viens d’apprendre le décès de Christophe Martinez qui a fait une chute mortelle en montagne le 22 juillet dernier, du Mater de Paia, alors qu’il se dirigeait vers Val Cama, en Suisse, après être parti de la cabane San Jorio (Italie). Il avait 31 ans.

Grand lecteur, Christophe aimait partager ses affinités littéraires sur son blog. Nous nous étions liés d’amitié et avions plaisir à nous retrouver de temps en temps lorsque Christophe passait par Paris. Des moments chaleureux que je n’oublierai pas. Christophe était un garçon secret, d’une grande curiosité, plein d’humanité et de générosité. Outre la littérature, il cultivait une autre passion pour les sommets et leur inaccessible. Il y consacrait le plus clair de son temps libre, il les aimait jusqu’à rouler dans leur éternité de pierre.

Quelques mots pour toi, Christophe. Tu les entendras car nous savons tous deux que ce que nous embrassons du regard, ce que nous touchons, toutes ces manifestations qui font notre quotidien ne sont qu’une infime partie de ce qui fait la présence au monde. Les lectures, les films, les musiques vers lesquelles tu t’orientais t’ont je crois convaincu, pour reprendre les mots de Théophile Gautier, que “rien ne meurt, tout existe toujours ; nulle force ne peut anéantir ce qui fut une fois. Toute action, toute parole, toute forme, toute pensée tombée dans l’océan universel des choses y produit des cercles qui vont s’élargissant jusqu’aux confins de l’éternité. La figuration matérielle ne disparaît que pour les regards vulgaires, et les spectres qui s’en détachent peuplent l’infini.”

Il y a peu, tu m’écrivais vouloir placer tes prochaines semaines “sous le signe de la montagne, dans tous ses états, sauvage avant tout.” Tu ne croyais pas si bien dire. Car cette montagne sauvage t’a jalousement gardé pour elle. Je ne doute pas qu’elle ait trouvé en toi de quoi se nourrir de ta générosité et de ton énergie.

Dans ton dernier compte-rendu de randonnée, tu écrivais avoir “basculé dans le versant sud”. Puisses-tu dans ta chute avoir connu l’Éblouissement.

Ce que l’on a retrouvé de toi le 22 juillet au pied du Mater Paia, ce n’est rien d’autre que ce corps que tu aimais tant mettre à l’épreuve pour en dépasser l’enveloppe et les limites, et accéder à ce que Jacques Dupin nomme “le corps clairvoyant”. Ce corps rompu et vaincu par la montagne, ce n’était pas tout à fait toi, plus entièrement toi. Dans ta chute s’est opéré un partage de l’homme. Et c’est cette part hantée par la nature, nourrie de ses forces et de ses sèves qui demeure parmi nous.

Tu es là, tu cours avec la rivière, pierre roulant sous les pas du marcheur, tu sautes avec les bouquetins, caracoles avec les loutres, tu te mêles aux haleines des loups et des chamois, aux fourrures des ours, tu te cramponnes avec le saxifrage, tu fondras aux premiers soleils printaniers et tu cascaderas, eau vive, jusqu’aux lacs pour friser sous le vent. Tu te feras petit pour converser avec les larves, ou grand, déchirant la chrysalide et déployant tes ailes d’Apollon pour butiner l’orpin et la joubarbe.

C’est avec cette part là — soluble dans la nature, ouverte à toutes les interchangeabilités et métamorphoses —, que je poursuivrai le dialogue.

Mater de Paia


Christophe


  1. membrane a publié ce billet
blog comments powered by Disqus