
Les éditions du Vampire actif ont l’heureuse idée de republier ce recueil de proses impertinentes de Jean Richepin, initialement paru en 1890. Si cet homme indomptable et fougueux qui a été tour à tour «romancier, nouvelliste, chansonnier, musicien, scénariste, joueur de grosse caisse, acteur, chanteur, docker, matelot, lutteur sur les foires et enfin… académicien», ne laisse pas d’étonner par sa trajectoire inclassable et virevoltante, son écriture n’en est pas moins singulière et sidérante. Cet écrivain qui a fréquenté les forains, itinérants en tous genres, gens de riens, en a tiré dans Truandailles une galerie de portraits truculents. Les forains confesse-t-il, «je les aime, j’en raffole» et chaque ligne de ce recueil, sans jamais rien céder de sa férocité, témoigne de sa fascination pour ces saltimbanques qui lui offraient une matière à la hauteur de son inspiration.
C’est la cour des miracles qui nous est dépeinte. Et son art de la description dont les couleurs sont rehaussées d’un argot fleuri qui incarne au mieux la langue pour lui faire épouser la monstrueuse difformité des corps, possède un pouvoir évocatoire d’une rare puissance (tel ce portrait en creux d’Antinoüs Lebeau). On pense aux caricatures de Brueghel, aux diableries de Bosch, aux évocations de Rabelais ou de Sorel. Ainsi, de section en section, défilent devant nous femmes colosse «bien en viande» et «fessues», êtres de guingois, culs-de-jatte, manchots, borgnes… Et le plus drôle, c’est que nombre de textes font la part belle à la laideur dans ce qu’elle peut avoir de plus digne et de plus admirable. Chez Richepin, les femmes ne se contentent pas de demi-laids, il leur faut de véritables Apollons et artistes de la laideur pour les combler. Ainsi du père Bignard qui avec sa seule jambe en moins ne pourra satisfaire durablement Marie-les-yeux-blancs, ou d’Antinoüs Lebeau cocufié par plus laid que lui.
Mais le plus fascinant, outre ces peintures burlesques, c’est la façon dont Richepin nous fait partager les travers moraux de ces traîne-misère, nous les donnant à observer de l’intérieur. Et ce n’est guère plus flatteur… Ce ne sont que jalousies, cocuages, basses vengeances, mesquineries et cupidité. Ainsi de ce couple de freaks qui s’imagine faire fortune en enfantant quelques héritiers cumulant leurs tares respectives et qui, à leur grand désespoir, n’engendreront que des enfants normaux : «Six, que nous en avons eu, en six ans, et tous les six sans une avarie, tous les six entiers, comme tout le monde. Est-ce une guigne, ça, hein ?»
L’attention portée à ces relations excède de beaucoup le cercle étroit de ces communautés marginales. S’il force le trait pour notre plaisir de lecteur, Richepin touche à l’universalité des relations humaines, en nous dépeignant ce qu’elles peuvent avoir de plus petit, de plus vil et de plus grotesque. Sans doute n’est-ce pas un hasard si le recueil s’ouvre sur un récit préhistorique, évocation dégradée d’un couple originel qui n’est pas sans rappeler Adam et Eve, ici rongé par la frustration amoureuse et l’infidélité. On ne s’étonnera ni de l’appétence pour les turpitudes, ni de la dépravation dans laquelle se vautrent leurs rejetons.
Un texte jubilatoire.
Romain Verger
Jean Richepin / Truandailles / Éd. Le Vampire actif / [1890] 2012.
Illustration : Emile Morel



































