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JOËL ROUSSIEZ / PARMI LES TEMPLES QUI S’ÉCROULENT / INÉDIT

 

Dans l’intimité des alcôves, tu m’embrasses, je t’embrasse; qui le sait? C’est dans les recoins fertiles d’un jardin cultivé au milieu des écroulements que nous nous embrassons avidement des après-midi entiers à l’ombre des murailles ébréchées comme de vieux pots. Mon ami, c’est toi, de ses mains douces caresse en effet, mes hanches et ma taille, et mon buste, et mes jambes tandis que je suis agitée. Dans le fond de mon corps s’épanouissent les bulles d’une lourde lave qui me bouleverse et me tord; il fait très chaud, personne ne passe dans les ruines. C’était l’heure de la sieste aux fermes dans la campagne somnolente qui entourait la ville; une ville de murailles et remparts au milieu de laquelle allaient et venaient une foule occupée sous les arcades ombragées et les places arborées. Mon père était négociant à l’orée de la ville, ma mère, matrone de haut rang, l’avait aimé; l’un et l’autre, ils m’avaient eu et j’étais leur joie. Je fis des études et me parais de beaux habits, je babillais comme une jeune fille et, pas encore émue par la grâce des hommes, je jouais ingénue de mon charme naissant. Mais dans mon cœur bouillonnait parfois un sentiment confus, un émoi, une jubilation qui me laissait des jours, triste et désabusée, dans ma chambre fraîche et pleine de trésors. Je jouais alors à étrangler mon chat puis, je le caressais en pleurant de longues heures durant.

Un tremblement de terre ensevelit tout, tout ce qui est maintenant passé, sans pour cela que nous perdissions notre fortune, si bien qu’on édifia une maison plus grande dans un vaste jardin qu’arrosaient quatre sources d’eau claire. La ville se reconstruisit tantôt sur les ruines, tantôt les abandonnant à leur destin pour se développer ailleurs. On en profita pour élargir le territoire de la ville et conquérir l’espace qui va jusqu’à la montagne, se protégeant ainsi bien mieux des envahisseurs et des tempêtes qui venaient du nord portant leurs sels destructeurs et le froid de leurs pluies. 

Dans la vaste demeure de mes parents, je poursuivais l’étude du luth et de la cithare qui sont chez nous les instruments qui accompagnent les chants. J’apprenais les ballades de notre peuple et bouclais mes cheveux comme c’était la mode en ce temps. J’étais heureuse et pourtant, j’entendais souvent dans le fond de mon corps, derrière les os de mon buste, sous le thorax dans un endroit qui m’était étranger, comme le grincement d’une chaîne à la poulie d’un puits… Ah, la destinée des ruines est émouvante, j’y promenais mon corps contre les murs défaits et j’en frôlais les pierres qu’envahissaient les mousses; je m’exaltais aux rebords des fenêtres et, franchissant les seuils, j’imaginais les portes qui grincent sous la main du voisin; viens-tu chercher des œufs ou bien boire avec moi? J’errais ainsi, me glissant dans les caves aux voûtes effondrées, me baissant sous les linteaux trop bas des alcôves et, soudain étouffant, je dégrafais mon col et fuyais en courant…

Le jardin cependant était resplendissant, je m’y promenais souvent à pas lents, rêvant de découvrir des trésors sortis de la terre qu’on avait remuée et puis, assise là sur le bord d’un ruisseau naissant d’une source limpide, je restais silencieuse à observer la lente érosion que provoquaient les eaux d’irrigation sur le bord des parcelles. Nous avions dans d’humides petits creux des palmiers dattiers sous lesquels on cultivait des poivrons de trois couleurs, ainsi l’avait voulu le jardinier; et c’était si joli à la récolte qu’il me semblait découvrir les trésors d’un coffre entrouvert parmi les rouges, les verts et les jaunes répartis dans les trames luisantes du feuillage des plants… Un jour que j’allais retrouver un parterre de poivrons, la chanson aux lèvres et le pas joyeux, un jour où je retenais mon envie de courir, sinuant dans le jardin sur les buttes d’irrigation, un jour donc parvenant enfin où je le désirai, je découvris le petit terrain dévasté… Saccagé était mon plaisir et, jeune fille gâtée, j’en fus si fort fâchée que je rentrais à la maison pour pleurer et pleurer encore du sort injuste et cruel qui m’avait privé de ma joie.

… Et puis, il arriva un autre jour où jeune fille à nouveau insouciante, j’allais par le jardin pieds nus et joyeuse comme je l’avais toujours fait lorsque…, qu’est-ce? Qu’est-ce donc? Est-ce la fuite d’une biche ou celle d’un daim, serait-ce un sanglier ou le petit singe des arbres? Déjà toute à la joie de surprendre l’animal, j’allais sur ses traces, silencieuse, attentive, écartant les branches doucement, avançant avec prudence et comme le chasseur, je m’arrêtais souvent pour entendre les bruits. Je m’enfonçais ainsi dans un endroit buissonneux et touffu où il me fallut faire de longs écarts pour passer par dessus des ronces lorsque soudain ayant perçu un mouvement tout proche, je sautai vivement et tombai sur le jeune jardinier, que Dieu le protège! Il était accroupi au bord d’un canal qu’il lissait, les mains dans l’argile et l’eau fraîche; je tombais dis-je car c’est littéralement ce qui m’arriva, mon regard étant passé par-dessus, je ne vis pas son corps bronzé. Rien n’est plus voluptueux que de découvrir une broche rouillée, la statue d’une divinité ou bien le glaive brisé d’un soldat, objets enfouis depuis longtemps dans la terre humide et molle, et rien ne fut plus émouvant que de soudain découvrir au-dessus de moi parmi les palmes  et les feuilles, le corps de ce jeune homme de vingt ans… J’embrasse ta bouche qui se tait, je parcours de mes mains tes épaules et ton dos, personne ne nous voit, nous ne voyons personne; aime-moi comme un frère, je serai ta mère; entends-tu parmi les temples qui s’écroulent le passage furtif du désir de nos morts; viens contre moi, je serai ton amante, je serai le poulpe à la chair visqueuse qui sucera ton corps, je serai le raisin pour ta bouche mouillée, je serai plante marine aux longs bras souples et tendres, touche ma chair nue et mon ventre qui palpite, je serai le vase pour la fleur et la semence, les bras qui t’enserrent, la flamme qui t’échauffe, la viande qui te nourrit et le vin qui t’apaise; embrasse ce nez, cette joue, ce cou, je mouille tes cheveux à la bave de ma bouche…

Texte : © 2011 Joël Roussiez / “Parmi les temples qui s’écroulent” / Inédit

On trouvera sur ce blog ou sur mon site différentes chroniques consacrées à ses derniers livres (Le Paquebot magnifique / Voyage biographique / Nous et nos troupeaux) / Sur le site de La rumeur libre.

Illustration : Raoul Ubac / Sans titre (Le Combat de Penthesilée) / 1938

Émission du 12.07.2011 / Roman chroniqué ici.

JOËL ROUSSIEZ / UN PAQUEBOT MAGNIFIQUE / LA RUMEUR LIBRE ÉDITIONS / 2011

Que cherchent Claudine, Florian, Susanna, Michaëla, Walter et tant d’autres encore, en embarquant à bord du paquebot magnifique ? Vers quelle destination mettent-ils le cap ? Et pour fuir quoi ? Peut-être tout simplement pour éprouver la vie et s’éprouver eux-mêmes : « Tous les matins, tu savoures quelque chose qui passe par ton corps… Tu ne t’habilles pas tout de suite, tu sors dehors et tu t’avances sur le pont, tu vas vers un endroit d’où tu peux découvrir l’ensemble du paysage dont tu te gaves un peu. » Pour le plaisir d’être en mer, de se laisser bercer, accoudé au bastingage, d’intercepter les ombres de la nuit et ramasser au matin les centaines de méduses au corps de « verre rayé » échouées sur le pont, jouir aussi de la succession des paysages, comme si le monde entier venait à soi dans sa sensuelle profusion : « La mer imite le torrent aussi bien que le fleuve, elle construit des vallées et des crêtes, elle s’étend en nappes, en lacs, tantôt c’est une plage, tantôt c’est le Thaurus d’Anatolie ou le mont Ararat, tantôt c’est un pays plat de Hollande ou de Chine, c’est un désert, celui d’Ho Lan ou de Gobi que l’on nomme Sha-mo, ce sont les plateaux du Pâmir, ceux du Panjâb où coulent les grands fleuves Satlej et Ràvî…, d’Okéanos, son dieu. »  

Tous réunis et partis sans boussole ni carte de navigation pour suivre une « route aléatoire ». Le capitaine sera d’ailleurs l’un des premiers à quitter l’équipage. Tel Ulysse, il s’est fait attacher au mât mais succombera bel et bien à l’appel dévorant d’un cyclone. Avec sa disparition, le livre de bord s’interrompt et l’on comprend bien vite qu’un autre capitaine a pris la relève : Roussiez sans doute qui prend autant de plaisir que ses passagers — nous qui sommes embarqués — à sillonner les mers, à peindre d’inouïs horizons, à nous conduire en chaloupe parmi les requins et nous immerger dans les grands fonds en bouteilles ou bathyscaphe, dans le sillage des céphalopodes aux « épidermes variables » pour nous faire toucher du doigt les « sédiments néritiques » et entendre le chant de très anciens commencements.

Naviguer sans raison ni but bien précis, tel est peut-être le meilleur moyen de se rendre disponible aux caprices de la mer et des vents, aux rencontres et aux amours, de capter la substance poétique des choses et des moments. Les repères géographiques et temporels s’estompent peu à peu, les journées ne sont plus rythmées que par d’énigmatiques rituels. La dimension onirique du voyage (« c’est comme un rêve, on s’y trouve sans y être ») et l’éternité peu à peu gagnée se prêtent à l’épanchement, aux secrets et confidences des plaisanciers. S’il mène la plupart de ses passagers vers un destin commun (la fin est d’une puissance poétique prodigieuse), le paquebot magnifique suspend tour à tour leur existence comme autant d’arrêts sur images des mythes et légendes dont chacun s’est constitué, mais aussi de leurs failles et blessures enfouies et pour certains, de leur secret désir de perte. Ainsi Susanna se noie-t-elle à l’occasion d’une sortie en chaloupe, accomplissant son destin thalassal : « Toi qui a rejoint le cosmos très ancien, tu t’es souvenue des temps algonkiens où la vie était exclusivement marine. » Il n’est d’autres escales que celles du récit lui-même, qui dérive et bifurque sans cesse et, comme si le vent soudain tombait, s’immobilise sur l’un des personnages. Ainsi de la robinsonnade du mousse devenu fou et abandonné sur une île, réduit à s’inventer un dieu et à composer de vains poèmes (« J’écris des phrases, parfois je ne les comprends pas, je les écris quand même, elles me plaisent, personne ne les lira »). Telle encore l’histoire belle et tragique des deux amants de l’île conté par Susanna ou celle de Majnûn qui revient à l’esprit de Florian.  

Tantôt métaphore d’une humanité dérisoire au regard des puissances de la nature (« Alors le minuscule navire, navire magnifique, se mit à tourner comme l’animal pris au piège. Il creusa ainsi un tourbillon dans lequel lentement il s’enfonça »), tantôt miniature et sujet d’observation clos et circonscrit dont l’auteur joue pour mener sa barque où bon lui semble (« Je regarde flotter / le navire minuscule / Entre mes mains, / Je brise des noix »), le récit dessine une trajectoire symphonique : « Le rivage de la mer, l’état de l’eau et du ciel, la mort, le vieillissement, ce sont des thèmes, les thèmes engendrent en se combinant d’autres thèmes », « le paquebot magnifique, c’est le ton ; ce que nous y faisons, c’est comme une chanson ». Le dernier roman de Joël Roussiez fait fond sur les sciences naturelles dont il exploite admirablement les richesses tout en leur agrégeant poésie et fantaisie (comme ces pages puissamment inspirées sur le « poisson vieux » et les « oiseaux lapidormeurs »). C’est une odyssée poétique ponctuée d’intermèdes empruntant tour à tour au merveilleux médiéval, à la mythologie, aux traditions orales et populaires. Une ode à la splendeur de la langue d’une rare puissance évocatoire.

Romain Verger

Joël Roussiez / Un Paquebot magnifique / La Rumeur libre éditions / 2011

On trouvera dans La Main de singe une vidéo et un texte inédits de Joël Roussiez et sur mon site et  Membrane, des chroniques de ses deux précédents livres. Enfin, j’ai posté il y a peu un extrait du Paquebot magnifique.

Quelques souffles halenaient la surface de la mer qui dégageait en frisant ses effluences iodées. Des nappes incommensurables de gris incrustaient dans le ciel d’autres masses laiteuses. Un fleuve s’incurvait en traînant des rouleaux de nuages boursouflés. De vagues lueurs rosées flottaient comme des vapeurs sur le bord d’une plage fictive et ouatée que délimitait le bleu pâle et continu d’un ciel dégagé au fond de l’horizon. La brise pourchassait des bancs d’écume et d’algues qui profilaient des moires de lumière mutables; ocelles nacarat virant violâtres ou isabelle sur de grandes étendues d’algues baies, ou bien reflets grivelés, rouans ou mauves sur les aires mousseuses. Le reste de la mer ondulait faiblement et les couleurs variaient du plomb à l’olive s’attardant quelquefois au rat, au jade, à l’éléphant…
La mer ce jour-là variait un pelage de cheval.
Florian avait aidé Susanna à se lever, ils étaient tous deux appuyés au bastingage et regardaient en silence l’eau transparente. Des bouts de bois flottaient à la dérive portant avec eux des coquillages incrustés, moules et anatifes. Quelques ombres de poissons se faufilaient en dansant sous les vagues aux lourds mouvements de croupe.
— Tu crois que c’est profond ?
— Je ne sais pas, cent mètres, mille mètres ou dix mille comme dans les fosses océaniques où vivent des poissons archaïques.
— Des poissons archaïques ?
— Des poissons à tête de monstre, à ce qu’on dit…
Téléostéens, cyclostomes, sélaciens où l’on classe le requin… De belles têtes monstrueuses qu’on n’ose pas montrer à l’étal des marchés, avec les yeux dessus, la bouche renflée en une seule ventouse ou le ventre sans brouaille, la queue comme une branche recouverte de givre, les nageoires dorsales comme une épine ou un dard venimeux, sans compter les poissons au squelette cartilagineux ou plus ou moins ossifié, possédant une fente operculée de chaque côté de la tête, une vessie natatoire, une queue à lobes très inégaux, ainsi que sont les ganoïdes qu’on avait oublié.
Joël Roussiez / Un paquebot magnifique / La rumeur libre / 2011
Joël Roussiez / Voyage biographique / La Rumeur libre / 2010 

Quelle est cette chose « qui tourne sur elle-même, sur son propre corps », qui se contorsionne et halète ? Le dernier livre de Joël Roussiez s’ouvre sur cet étrange objet, informe et souffreteux, « qui tourne sans aucune raison en dehors d’un corps, en dehors de moi ». Cette vision inaugurale, perçue depuis le lit du narrateur adulte, est celle d’un saisissement, celui de l’objet même du livre : l’enfance, à la fois mienne, lointaine et flottante, étrangement intime et irrémédiablement coupée de moi et du présent. Cette « sorte de sac informe rempli de vie » qui volette péniblement pour finir dans la gueule du chien, n’est-elle pas cette enfance dont l’écriture cherche à se saisir et dans laquelle il faut croquer, et plus violemment mordre et faire saigner, pour lui faire rendre son jus ?

Plutôt que de présenter le livre comme une autobiographie, titre et quatrième de couverture l’inscrivent dans la lignée des romans biographiques. C’est un récit à la troisième personne, où affleure ponctuellement la première. Des trouées de présent s’ouvrant çà et là dans la toile des souvenirs, lorsque coïncident par exemple instants présents et moments passés ; ainsi d’un couloir emprunté par l’adulte, dont le motif des carreaux lui rappelle aussitôt ce couloir familier de l’enfance, celui qui mènera Jojo au chevet de l’oncle décédé. Il est ici plus que jamais vain — et assurément contraire au projet de Roussiez — de chercher à départager les matériaux autobiographique et fictionnel : l’histoire de Jojo est précisément celle d’un faiseur de fictions, d’un enfant somme toute, « en proie aux sortilèges, dieux et affidés ». Un enfant que la réalité rurale impressionne fortement et qui n’a d’autre choix, pour lui donner sens, que d’emprunter aux matériaux d’une culture encore mal assise, faite de bric et de broc : contes et fables, images trouvées, phrases, mots ou menaces proférés par son entourage. C’est bien de l’enfance que l’auteur nous parle, de ces raccourcis qu’elle opère ou de ces connections saugrenues, de ces fictions qu’elle s’invente ou recompose, en déroulant son fil comme un flux d’agrégats émotionnels, obsessionnels et fantasmatiques. L’imaginaire infantile fonctionne en réseau, et l’écriture vagabonde au gré de ses dérivations infinies, à la manière d’un hypertexte.

Ainsi, il suffit d’un inconnu qui frappe à la porte de la cuisine où Jojo se trouve avec sa grand-mère pour qu’il soit aussitôt saisi d’une frayeur irrationnelle. Caché dans l’armoire, il devient la proie de son imagination inquiète.  Au dessin d’une tête de femme décapitée se greffent les menaces de l’oncle (« Un jour le Darou viendra te chercher ») et les images télévisuelles entraperçues chez la tante (« ils regardent sur l’écran un homme qui court, affolé, dans un parc. L’homme a une tête de chien ou de loup »). Et c’est la nuit qui fait le reste, cette nuit où « rôdent des formes, des fils d’air sombre, des nuées d’obscurité qui se transforment infiniment », brassant ces fragments dépareillés pour les associer en cauchemar éveillé : « Il tourne dans les draps. Il court derrière un ballon qui ne cesse de filer alors que le chien derrière lui ne cesse de japper, alors que les cochons hurlent sous le soleil, alors que les orties brûlent les lèvres. » Plus loin, c’est le manteau en peau de taupe ou de loutre de la grand-mère qui sert de point de départ à la rêverie. Et il en va de même des premières aventures de Jojo avec la fille du garde forestier ou des caresses échangées au théâtre rêveusement évoquées dans des pages d’un érotisme sublime.

Bien que structurée en chapitres et parties (« En passant par les chiens », « En passant par les filles », « En passant par la mort et par la vie »), l’écriture de Roussiez voyage, « passe » précisément, dévale et se disperse pour revenir sur ses pas, en un point toujours déplacé, se fixant sur un motif précédemment épinglé et s’y recentrant soudain autrement. Une écriture qui n’est en rien guidée par la chronologie, pas plus qu’elle ne s’applique à éclairer les relations familiales (elles n’apparaissent qu’en creux), mais qui catalyse les perceptions de l’enfant, les fait entrer en résonance, se rend disponible aux flux obsessionnels qui le traversent. Elle les capte et se laisse happer par eux : « je tourne, je tourne sans former aucun cercle, aucune ronde, allant d’ici à là en circulant dans le temps ».

Parmi ces motifs obsessionnels, on trouve celui d’une enfance suspendue. Combien de fois Jojo se retrouve-t-il perché au-dessus du vide ? S’il arrive qu’il se réjouisse d’être jeté comme un pantin dans les airs par son oncle, c’est plus souvent une expérience anxiogène et mortifère. C’est la suspension d’un châtiment dont la faute lui échappe : « la balle de revolver qui approche de ma tempe et s’englue, s’englue pendant des heures sans jamais me tuer… », comme cette gifle dont il sent la menace mais qui ne s’abat pas. Ailleurs, la suspension participe d’une sorte de rite d’initiation qu’on lui impose (au même titre que ces injonctions à traverser la nuit pour aller chercher du bois ou récupérer le chat ou que cette chauve-souris qu’on lui plaque sur la joue) : ainsi, Jojo est suspendu au-dessus de l’enclos, « comme si on allait le jeter en pâture aux cochons » (on l’y abandonnera d’ailleurs pour qu’il apprenne à se débrouiller), ou bien l’oncle le tient à bout de bras au-dessus de l’eau, comme une mâchoire de grue ou un chien qui tiendrait un lapin entre ses crocs.

De l’observation des animaux, de la promiscuité entre hommes et bêtes (chiens et cochons notamment), l’enfant tire un imaginaire violent. Ils forment une famille étendue, un miroir tout à la fois fascinant et plein d’abjection à partir duquel Jojo est amené à se penser (« quelque chose qu’il ne voit pas et qu’il pense être lui, lui dans l’enclos ») ou à penser les autres, à commencer par le père peut-être, dont le narrateur se rappelle avoir lu qu’il pouvait être la cause de la cynophobie. Un monde animal emprunt d’abomination, qu’il s’agisse des chiens qu’on dresse pour l’attaque, de ceux qu’on égorge pour leur apprendre « à bien se tenir », ou encore des cochons dont il est largement question : ils s’entredévorent et se saignent (« On retrouve les cadavres qui empestent, la tripe à l’air et vautrés dans la boue »), ils crèvent aussi d’étouffement l’été, sous leur toit en fibrociment.

Les bêtes sont le premier point de comparaison pour cet enfant de la ferme, et c’est à l’aune de leur observation qu’il envisage le mystère de la mort de l’oncle et la disparition de son corps sur laquelle l’écriture s’attarde et revient, comme pour le retenir. Mais ce sont aussi les rapports amoureux ou bien encore la grande histoire et la déportation : « des milliers de corps s’entrechoquaient comme des squelettes dans des bétaillères. Des troncs et des membres pendaient par les portes qu’on n’avait pu fermer. Quand on pouvait, on les fermait avec violence en écrasant des gens pour que ça fasse plus propre. Ensuite, ils étaient dans le noir, se taisaient ou hurlaient… Des armoires dont les portes se ferment, des cochons enfermés dans le noir qui crient, ça revient… Puis des femmes nues qu’on force à courir dans la neige glacée. »

Quelques figures marquantes émergent du récit : celle de l’oncle bien sûr (aussi rudement charpentée que constitutive), de la grand-mère ou de la tante. Quant aux parents, ils sont absents. L’ombre du père sourd parfois de la peur ; quant à la mère, on l’entrevoit en bout de table, inconsistante, ou bien lorsqu’elle conduit Jojo auprès de l’oncle mort. Sans doute faut-il les voir dans l’ultime et étrange fable imaginée par l’enfant, sous les traits du roi et de la reine : « Le roi filait sur sa monture, l’enfant s’agrippait derrière son dos, tous deux fuyaient sur la lande sauvage. Ils chevauchaient sur les collines innombrables et regagnaient ainsi le château dans lequel la reine inquiète attendait. » Ce Voyage biographique est une merveille au sens propre du terme.

© Romain Verger

Joël Roussiez / Voyage biographique / La Rumeur libre / 2010 / Le site de Roussiez / Précédemment chroniqué : Nous et nos troupeaux.

Et que font les filles-esquimaux pendant ce temps?” Elles se blottissent toutes nues dans les lits de peaux et mangent de la viande d’oiseau.
Joël Roussiez / Voyage biographique / La rumeur libre / 2010.