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Le mercredi 28 décembre, de 15h à 16h30, j’accompagnerai les éditions du Visage vert et du Black Herald pour une lecture mise en scène par Jean-François Mariotti et Clémentine Marmey (Compagnie L’Héautontimorouménos). Avec les comédiennes Priscilla Bescond, Clémentine Marmey et Sophie Neveu. C’est à l’Auditorium de la Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard, 75018 Paris. Retrouvez l’événement sur Facebook.

J’assurerai la programmation visuelle et lirai quelques textes, dont des fragments personnels inédits ou composés pour l’occasion. Venez nombreux !

Cette lecture s’inscrit dans le cadre de la Librairie éphémère qui se tiendra du 13 décembre au 5 janvier. À noter que de la même compagnie, le spectacle Gabegie : Apocalypse 2012 sera joué au théâtre Berthelot de Montreuil du 13 au 21 janvier et Sade 2.0 du 24 janvier au 8 mars au théâtre Les Déchargeurs, à Paris. 

Moi-même par © ASH

FREDERICK TREVES / ELEPHANT MAN / ÉDITIONS DU SONNEUR / 2011

 
Qui ignore encore l’histoire fascinante et pathétique de Joseph Merrick, l’Homme-éléphant, superbement adaptée à l’écran par David Lynch en 1980 ? Sans doute connaît-on moins le récit original qu’en donna Frederick Treves en 1923, le médecin qui le recueillit et l’installa dans une aile du London Hospital après que son montreur se fut débarrassé du fardeau qu’était devenu pour lui ce monstre dont le spectacle jugé dégradant avait été interdit de Londres à Bruxelles. À la suite des éditions Stalker, les éditions du Sonneur en proposent une nouvelle traduction d’Anne-Sylvie Homassel qui permet d’apprécier le regard de Treves sur son singulier protégé. Or, c’est moins la vision d’un anatomiste que celle d’un homme qui contribue, sans toutefois s’en enorgueillir, à apaiser le martyre d’un être condamné par la maladie à une “via dolorosa”.
 
Dans son film, Lynch montrait les ambiguïtés de ce médecin dont la compassion et la charité ne sont jamais totalement désintéressées puisqu’il tire de cette effroyable créature reconnaissance et célébrité, devenant malgré lui un montreur, à la suite de l’ignoble impresario qui l’exhibait de ville en ville et de foire en foire.

Treves ne s’embarrasse d’aucun doute à ce sujet. Il se dédouane rapidement de toute arrière-pensée. S’il évoque brièvement le rapport qu’il entend rédiger suite à l’examen de Merrick, aucune mention n’est faite (contrairement à ce que laisse penser le film) d’une quelconque exhibition de l’homme-éléphant devant les étudiants ou membres de la faculté. Le maître de conférence en rédigera tout au plus un article qui, précise-t-il, n’aura pas grand retentissement.

Le témoignage de Treves est intéressant en ce qu’il questionne la nature même de Merrick, en montrant notamment que c’est moins sa part animale que sa part d’humanité qui fait de son exemple un cas pitoyable et tragique : « La métamorphose cependant n’était qu’amorcée : il y avait encore en cet être plus de l’homme que de la bête, ce qui constituait sans doute sa caractéristique la plus ignoble. Point de pathétique difformité ici, point de grotesque monstruosité, mais simplement l’abjecte suggestion du lent passage de l’humain à l’animal. » Or, d’une certaine façon, Treves travaille à révéler cette part d’humanité jusqu’alors bridée et bâillonnée, conduisant peut-être Merrick, en dépit de la renaissance qu’il lui offre et de la croyance qu’il a d’avoir fait de lui le plus heureux des hommes, à son inexorable perte.

En sauveur et rédempteur de l’ignominie des hommes, Treves concourt à cette métamorphose en arrachant l’homme-éléphant à son isolement et en lui permettant de développer sa sociabilité. Il lui fait notamment rencontrer des femmes auxquelles Merrick se montre particulièrement sensible (il est tout à la fois lui-même enfant et femme, innocence incarnée), trouvant en elles les figures fantasmées et idéalisées de sa défunte mère : « ces femmes adulées n’étaient pas réelles : elles sortaient tout droit de son imagination. Dans ce panthéon, régnait sa mère, cet être si beau, qu’encerclaient, à distance respectueuse, les héroïnes des nombreux romans qu’il avait lus ». Chaque regard (lorsqu’il n’éveille pas un effroi le renvoyant à son passé de freak), chaque poignée de main renforcent jour après jour son humanité. Treves lui ouvre aussi accès à la culture, par le biais de lectures — des romans sentimentaux pour l’essentiel — dans l’imaginaire desquels Merrick aime s’évader. L’homme-éléphant est partagé entre dandysme et romantisme. Il n’entrevoit sa liberté que dans les fictions qu’il se crée, sa passion du théâtre et les rôles qu’il s’invente, comme s’il ne trouvait d’échappatoire à sa condition que dans le processus de représentation et de monstration dont il a d’abord été captif. 

Comme l’évoque Anne-Sylvie Homassel dans sa postface, renvoyant à l’enquête que Michael Howel et Peter Ford livrèrent en 1980 sur le cas de l’Homme-éléphant(1), il manque sans doute à Treves la capacité de percevoir en Merrick une personnalité plus complexe que cet “enfant”, cet être “élémentaire et primitif » animé d’une « grande innocence » qu’il se plaît à dépeindre. Lui échappe cette blessure inguérissable — que ronge l’irréductible écart entre Merrick et les autres hommes — qui se creuse jusqu’à son dernier souffle sous ses habits et travaille sourdement à sa disparition derrière sa carapace d’excroissances et de protubérances. 

(1) : The True History of the Elephant Man

Romain Verger

Frederick Treves / Elephant man / Éditions du Sonneur / 2011 / Traduction et postface : Anne-Sylvie Homassel / Feuilleter le début

Photogramme : David Lynch / Elephant man / 1980.



Romain VergerMembrane / le 01.11.2011

JULIEN GRANDJEAN / PRÉCIPITÉ / L’ARBRE VENGEUR / 2007

Je ne découvre qu’à présent Julien Grandjean dont je viens de dévorer les deux recueils parus aux éditions de L’arbre vengeur. Cet auteur a non seulement beaucoup de talent mais il m’a particulièrement intéressé dans la façon qu’il a — entre autres sources d’inspiration qui m’auraient échappé — de faire revivre l’esprit d’Henri Michaux dont je ne peux imaginer qu’il n’ait été marqué, au moins autant que moi.

On peut lire Précipité comme un concentré d’imagination sous pression qui, à l’approche de certains états dont le sommeil, se met à fuir, à envahir imperceptiblement notre conscience jusqu’à peupler notre réalité d’improbables présences. L’on pense à La Nuit remue, au Sportif au lit ou Liberté d’action, à ces proses du poète belge qui flirtent avec le surréalisme en nous plongeant dans des situations oniriques, tantôt absurdes, sombres ou cocasses. Les récits de Grandjean épousent les contours poreux des demi-sommeils et périodes hypnagogiques propices à l’émergence de créatures fantasmatiques tour à tour effrayantes, risibles ou pathétiques. Serge, Janffre, Onques, Ralph, Molse et Vivian ne sont que quelques spécimens d’un peuple singulier tiré des profondeurs de l’inconscient et élevé à un degré indubitable d’existence. C’est l’une des prouesses de Grandjean : parvenir à leur donner épaisseur et présence en quelques lignes ou quelques mots. L’auteur croit dans le pouvoir poétique du verbe. Nommer, c’est créer. Imaginer, c’est voir, faire voir et advenir : “En réalité, il suffit d’un rien pour entrer dans Péquinville : une phrase comme celle-là, par exemple, suffit amplement à nous y emmener.” Ses personnages naissent d’une esquisse ou d’un brouillon, mais ils acquièrent la force de cogner, de s’imposer et faire mainmise sur le narrateur qui en arrive à douter de sa propre réalité. N’est-il pas lui-même le produit fictionnel d’un autre ? ” Mes doigts de pieds, refusant soudain d’obéir, tentaient frénétiquement de s’enrouler sur eux-mêmes, des muscles insoupçonnés se bandaient convulsivement, déclenchant d’improbables moulinets des bras qui bêtement baffaient l’espace. Impossible d’écoper, impossible d’éponger : oui, il fallait que je cogne, trouver quelqu’un et lui taper sur la gueule, me déchaîner sauvagement sur le premier corps venu. Ainsi mon père, ainsi ma mère. Ainsi quiconque aux alentours de les éveils”.

Les personnages entrant dans la composition de ce précipité se débattent pour exister ou se faire oublier : suceur de plaies, violoniste aux sangsues, né minus ou géant inconsolable, telle pourraît être la distribution d’un film de Burton ou de Chaplin, plein de drôlerie, de merveille et d’émotion, sous lesquelles perce la noirceur.

Julien Grandjean / Précipité / L’arbre vengeur / 2007.

Romain Verger

Le site de Julien Grandjean / Interview sur Liminaire / Au sommaire D’Ici là, n°3  / Un article de la Plume Culturelle qui lui est consacré

Illustration : Henri Michaux / Meidosems