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PASCAL QUIGNARD / LES SOLIDARITÉS MYSTÉRIEUSES / GALLIMARD / 2011

Traductrice polyglote, Claire Methuen quitte Versailles pour assister au mariage de Mireille à Dinard. Elle y retrouve ceux qu’elle a côtoyés dans son enfance. C’est le prélude au retour définitif au pays natal, qui réveille les blessures de son histoire, de son adoption, de Simon Quelen qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Devenu maire du village, il ne se résout pas à laisser sa femme élever seule leur enfant handicapé. Alors leur amour se construit en pointillés, dans la douleur et la frustration partagées.

Claire est à l’image de cette côte bretonne qu’elle sillonne dans de longues marches solitaires, sauvage et impénétrable comme le granite. Elle aime les faines et les tourteaux, parce que derrière écorce ou carapace s’ouvre un monde mystérieux et clos qui lui ressemble. Fille des pluies et des tempêtes, elle appartient davantage aux lieux qu’aux gens. Car elle échappe à tous, ou presque. Des lieux avec lesquels elle finit par se confondre, peut-être parce qu’ils perpétuent la mémoire du dieu ancien et violent qui a forgé les hommes et leurs drames : “Buissons, falaises, criques, roches, grottes, îles, barques… Bien sûr c’étaient toujours des stations qui avaient concerné Simon Quelen, mais la présence de Simon n’y était plus nécessaire. Les signes si beaux de son attachement, au-delà de leur beauté, traçaient dans l’espace une espèce de route.”

Un roman construit en mosaïque qui dépeint l’histoire complexe d’une famille et en tire les fils un par un, en faisant alterner les points de vue. Ce sont les solidarités mystérieuses tissées entre les êtres qui s’éclairent peu à peu, ces attaches tacites nés des deuils, secrets et blessures de la vie. Des liens en tous sens, amoureux d’abord comme entre Claire et Simon, Paul et le Père Jean. Mais c’est aussi l’étrange couple, aussi soudé que distant, formé par Claire et son frère, ou bien encore les liens indéfectibles de Claire avec Madame Ladon, une sorte de seconde mère d’adoption, après la tante Guite.

Un roman qui parvient brillamment et très subtilement à capter la richesse et la complexité des relations humaines, à intercepter et traduire leurs mouvements et courants souterrains, à partir d’une seule et unique famille placée sous le microscope d’un Quignard talentueux et inspiré.

Romain Verger

Pascal Quignard / Les solidarités mystérieuses / Gallimard / 2011.
Illustrations : Janne Laine / In The Half Light

Le tourteau, sa tante Guite, autrefois, l’appelait un houvet.
Elle déplace son verre de vin blanc sur la nappe blanche.
C’est l’extase du houvet.
Elle rompt les pinces. Elle cherche à l’ouvrir en deux, elle le déchire bruyamment, elle entre à l’intérieur du tourteau, imagine la vie sous l’eau, périlleuse dans les fissures, profonde dans l’obscurité, sous les algues, dans la nuit bruyante et mouvementée de la mer. Elle est heureuse. Elle-même a le front bombé des houvets. Butée, la tête en avant, elle pousse sa carapace bombée sous les algues, elle tend ses pinces vers les petits poissons qui filent, les pelouses qui glissent, les hippocampes qui montent.
Quand elle décortique un tourteau on n’entend plus le son de sa voix.
Elle n’est plus de ce monde tant elle est heureuse à l’intérieur de son crabe.
Pascal Quignard / Les solidarités mystérieuses / Gallimard / 2011.
Les adolescents ont raison de trouver laids les boutons qui les défigurent : ils sont en train de perdre la face jusqu’à la fin des temps. Ce sont les traces d’un avenir où la mort vient apporter le témoignage qu’elle a commencé à germiner, et qu’est apparue la terre où la sexualité se fait thanatique, c’est-à-dire génitale, c’est-à-dire jaillissante avant de défaillir dans une apparence de mort. Le visage personnel est plus soi-même qu’un nom propre, même si le visage personnel ne maintient pas plus la vie que le langage ne venait l’affermir. L’agonie est le bouton qu’il boute contre le bout de leur visage. Les bourgeons sur les arbres dont des boutons de fleurs. Les boutons sur les manteaux sont des bourgeons de nacre.
Pascal Quignard / Le nom sur le bout de la langue / P.O.L. / 1993.