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KENZABURÔ ÔÉ / LE FASTE DES MORTS / GALLIMARD / [1957] 2005

Entre 22 et 25 ans, Kenzaburô Ôé écrit les trois nouvelles qui composent cet étonnant recueil. Des récits irrigués d’un bout à l’autre par l’énergie débordante d’une jeunesse dont le narrateur épouse tour à tour les désirs, excès, malaises et perplexités. Ôé ne s’interdit rien. À l’ellipse, il préfère le luxe des détails crus, suivant au plus près les mouvements de la conscience adolescente, la traquant dans ses moindres replis, faisant ainsi émerger le portrait d’une jeunesse aspirant à vivre et à jouir “d’un orgasme qui durerait la vie entière”, hantée par la conscience du vide et de l’absurde.

Dans la première nouvelle éponyme, un jeune étudiant en lettres accepte pour la journée un travail de manutention de cadavres dans une morgue. Accompagné d’une autre étudiante qui compte ainsi financer son avortement, il lui faut repêcher de vieux cadavres devenus inutiles à la dissection, les étiqueter et les faire passer d’une cuve à une autre. Cette journée passée dans les odeurs d’alcool et de décomposition, à voir la mort “compacte” et “chosifiée” acquiert les dimensions psychologique et philosophique d’une expérience initiatique dont le jeune homme sortira transformé, revenant parmi les vivants souillé d’une “saleté indélébile”. Une nouvelle macabre dans laquelle toutes les forces de la jeunesse sont employées au transfert de corps inutiles, et dont le dénouement rend la tâche plus absurde encore.

Dans “Le ramier”, le narrateur incarcéré dans une maison de redressement évoque son quotidien et ses relations avec les autres détenus. Coupé du monde par d’épais murs de béton, il ressasse et cultive sa culpabilité, se nourrit du crime qui le soude aux autres (il se loge “jusque dans les replis de notre corps, sur la peau, sous les ongles”, “dans les moindres replis de leurs entrailles”). Ôé scrute les rapports de force qui opèrent au sein du groupe d’adolescents, faits de rites, de châtiments et de domination sexuelle.

“Seventeen” est la troisième et la plus ironique des nouvelles. Elle retrace les quelques semaines qui suivent le dix-septième anniversaire du narrateur et qui marqueront sa conversion et sa métamorphose. Mal dans sa peau, solitaire, dénué de toute conscience politique et onaniste invétéré, l’adolescent est rongé par l’opinion désastreuse qu’il a de lui-même (“un seventeen pitoyable et laid” dont la “tête contenait une cervelle débile faite de sperme de cochon”). Il trouvera dans le ralliement à un groupuscule d’extrême droite de quoi devenir un garçon élu et virile, s’imaginant enfin incarner la grandeur de l’âme japonaise : “L’uniforme de l’Action Impériale imitait celui des S.S. Lorsque je marchais dans les rues ainsi vêtu, j’éprouvais là aussi une vive sensation de bonheur. Hermétiquement enclos dans cette armure, comme un scarabée, j’avais la certitude que les autres ne voyaient plus ce qu’il y avait en moi de mou, de faible, de vulnérable et de disgracieux et je me sentais au paradis. Auparavant, le regard d’autrui me terrorisait, me faisait rougir et me précipitait dans un dégoût de moi aussi timoré que pitoyable : je me trouvais complètement ligoté. Mais désormais, au lieu de me regarder intérieurement, les autres regardaient l’uniforme de droite, non sans quelque frayeur. J’avais dissimulé à jamais une âme vulnérable d’adolescent derrière l’écran de l’uniforme de droite.”

En campant trois antihéros incapables de concilier leur angoisse existentielle et leur participation au monde, Le faste des morts compose un ensemble des plus fascinant et dérangeant.

Romain Verger

Kenzaburô Ôé / Le faste des morts / Gallimard / [1957] 2005.

Photographie : source

CHAROGNE #3 / ASPHODÈLE ÉDITIONS

J’ai confié un os à la troisième Charogne, tout juste exhumée.

On peut emporter le morceau pour 6€ auprès d’Asphodèle-éditions, 23 rue de la Matrasserie, 44340 Bouguenai, ou en le commandant directement ici.

Au sommaire de ce troisième numéro : Stéphane Beau, Cyril Bérard, Marc Bonetto, Maëlle De Coux, Eric Dejaeger, Armand Dupuy, Jean-Marc Flahaut, Emmanuelle Le Cam, Farbrice Marzuolo, Pascal Pratz, Guillaume Siaudeau, Lucien Suel et Romain Verger. Illustrations : Magali Planès

Romain Verger / le 26.04.2012

RICHARD ROGNET / DIALOGUE AVEC L’ÉPHÉMÈRE

« Comment / contenir l’assaut / de l’existence ? » se demande Rognet. C’est peut-être à cette question que bon nombre de poètes se confrontent et tentent de répondre avec humilité. Si certains, tel Henri Droguet, font du poème un réceptacle où les mots, entrés en collision, répercutent l’écho enfiévré de cette profusion, d’autres s’emploient à lui tourner autour, à approcher cet « assaut » par tâtonnements, dans la conscience aiguë de sa nature si énigmatique et ténue qu’elle en devient parfois inaudible. Ils tournent autour d’un centre qui se dérobe sans cesse, qui n’apparaît jamais que fugitivement, tapi dans la mémoire ou la nuit : « Tu marches vers / un lieu que la nuit / a englouti depuis / longtemps, tu erres ».    

Pour Richard Rognet, le poème doit constamment se défendre pour exister et revendiquer son droit à la révélation : « Hurle, poème, hurle, / n’attends pas / qu’on t’écrase, / défends-toi, demande //aux fourmis, aux brindilles, / d’entrer avec toi / dans les mots ». Le noir est vorace, il engloutit ou s’acharne à maintenir « les syllabes enterrées ». Et c’est pourtant là que s’enracine « la lumière, fabuleux / double de la nuit ». « Les ombres sont de sereines présences » que le poème va s’atteler à rendre lisibles.    

Ce sont d’abord les ombres de l’enfance et des disparus : Denise, la petite écolière, la fille-mère suicidée dans l’étang ou l’ami Jean Grosjean. Les poèmes accueillent les disparus qui leur assurent une forme de ponctuation vitale, des brèches autour desquelles ombre et lumière peuvent trouver à s’incarner et dialoguer. Car les morts hantent encore le quotidien, d’une présence qui excède le simple souvenir entretenu, d’une présence en creux, physiquement inscrite dans les lieux et les objets familiers : c’est le pli d’une étoffe qui ramène la mère au jour ou l’empreinte d’ombre creusée à même le lit qui rappelle les chats disparus : « après / leur mort, persiste / sur notre lit une / place douce comme / un silence de fleur […] les chats aimés laissent / dans les maisons des / ombres proches de ces / caresses ». C’est encore le père décédé dont on retrouve un bout de papier griffonné qui a servi de cale pour un meuble : « déplié — est apparue / l’écriture encore fraîche / de ton père, celle d’une / liste de courses qu’il avait / faites, quelques années // avant sa mort — sa mort / qui, aujourd’hui, s’accroche / à tes doigts tremblants. »    

La mort fait figure d’ « écorchure dans la mémoire » et en ce sens, elle trouve peut-être sa meilleure incarnation dans la figure du Transi de Ligier Richier, auquel Rognet consacre son recueil Je suis cet homme. L’écorché de Bar-le-Duc est cette vanité fièrement dressée, le bras tendu qui ne cesse de clamer sa présence de son anatomie ouvragée et évidée, du haut de cette béance maintenue miraculeusement debout. « Toujours vif et mourant », le Transi apparaît telle une figure de l’absence où l’ombre et la lumière jouent idéalement à se sculpter l’une l’autre, à « fixer [le] poème aux morsures du temps » : « un buisson d’or chavire dans la pénombre / la nuit grandit devant l’horloge / le temps résiste » […] « plus de douleur à l’endroit où tes yeux d’absence / comme deux globes par eux-mêmes aspirés / méditent un autre gouffre de quiétude absolue // plus de douleur dans ce sourire qui te dévore / astre multiplié par sa propre disparition / trou violent natif de sa violente profondeur ».    

C’est dans l’ombre qu’il faut puiser. C’est en elle que les choses évanouies reprennent corps. De même qu’un objet sans ombre semble flotter dans l’espace d’une façon tout irréelle, les perceptions du poète se font à partir de volumes, d’épaisseurs, d’images matérielles et palpables. Alors la matière devient accessible à la parole et préhensible par le poème : « le bonheur / de voir s’ancrer // l’aurore dans le grand / corps du jour, voilà / ce qu’il faudrait qu’un / poème célèbre — à jamais. » Dès lors, la mémoire se recompose, restaurant les décors du passé : « On traverse un village, / en levant les yeux, / un monde se reconstruit ».     

La poésie de Rognet développe une poétique du contact et de la friction plus que de l’immersion. Être avant tout attentif, réceptif aux signes tapis dans l’ombre : « perçons la nuit, guettons / les traces laissées, // ne les rendons pas / à la fosse gourmande ». La connaissance découle d’une succession de rencontres éphémères, tactiles le plus souvent : ainsi s’agit-il d’« observer l’endroit / où l’écorce du hêtre / se pose sur ta peau », de capter la lueur qui  « frôle mes / lèvres », de se rendre disponible à recevoir « l’accolade / des graminées ». Alors le passé s’offre à la prise et se laisse déployer et déplier par l’écriture : « L’enfance, avec / eux, revient à / la surface, elle / tremble dans nos mains, / sous nos peurs, sur / nos pages, elle // invente le temps de vivre, malgré / l’absence, sa noirceur. » Si le poète multiplie les enjambements, se plaisant à écarter, écarteler ce que la langue soude habituellement et répugne à dissocier (nom et déterminant, groupe nominal et préposition…), c’est peut-être pour mieux retenir et dénouer d’imperceptibles liaisons à l’occasion de la lecture et de la diction : « le tilleul attelé au / temps, le silex, son / blanc éternel, j’aimais // renaître de l’enfant que / la veille avait englouti. » Rimbaud disait vouloir « fixer des vertiges », Rognet intercepte les passages, rémanences et réminiscences fugaces, il capte d’éphémères vibrations comme autant d’éclats lumineux arrachés à l’obscurité : ainsi du « feu » et du « jour » instables, de la perception de « son reflet // [qui] tremble sur les gravillons » ou de « la rosée [qui] concentre / les évidences de / la nuit ». Il n’est de présence et d’évidence que prompte à disparaître : 

« Étreindre dans / le sable une trace / inconnue, trace // vite engloutie, trace ajoutée aux / traces, reptiles / dans la mémoire, // soleils, saveurs / de neiges, miel, / traces profondes — » « les écorces, je / m’aperçois où / je m’efface, tandis / que pré, rivière // me remplacent, me délivrent. » 

« Tu n’existes pas / plus que le rayon / de lune qui vient / de disparaître »

« L’ombre frôle / les flancs de / la lumière — tu  // vis cet échange / fugace, comme / si c’était ton premier regard / sur le monde » 

Des perceptions lapidaires qui n’en acquièrent pas moins au contact du langage une présence suraiguë, parce que la saisie poétique les irrigue et les gonfle aussitôt de sang, autre leitmotiv de l’œuvre. De l’ombre muette ou de la nuit perce un cri, poinçon de chair vive à la douleur nue, celui de l’insecte, tel « un morceau de / la nuit [qui] gémit / dans les fougères ». Affect brut, indémêlable, rétif à toute analyse, et qui s’impose à l’énigme du poème : « Est-ce une déchirure / que ce cri dans la nuit ? une / morsure ? un appel ? » 

Romain Verger / Texte initialement paru dans le N°54 de Diérèse / Automne 2011.

Photographie : Sally Gall / Subterranea

Les citations proviennent des recueils suivants : 

Je suis cet homme, Belfond, 1988. 
Le visiteur délivré, Gallimard, 2005.
Le promeneur et ses ombres, Gallimard, 2007. 
Un peu d’ombre sera la réponse, Gallimard, 2009.

Motney part d’un dispositif simple, mettant en tension la littérature et l’argent :
Des auteurs contemporains écrivent une phrase destinée à être imprimée sur un billet de banque ; Lors d’événements en direct où les éditions sont présentes, Brugger imprime gratuitement, en sérigraphie et à l’encre à l’eau rouge, ces phrases sur les billets des passants ; Au terme de l’échange, soit le passant garde le billet – qui sort du circuit financier – ; soit ce passant remet le billet en circulation – lui donnant ainsi de nouveaux lecteurs.
26 auteurs ont envoyé en 2010 des phrases qui furent imprimées le week-end des 18 et 19 septembre 2010. Plus de 200 billets ont été sérigraphiés.” On en trouvera quelques exemples ci-dessus et davantage ici.

À la suite de la performance Jamais à laquelle j’ai participé il y a quelques mois, Brugger m’a demandé de leur livrer une phrase qui sera prochainement imprimée sur un billet de banque. Jamais tient ses promesses et n’en finit donc pas. Qu’on se souvienne aussi de cette façon dont Dan Tague joue avec les dollars. À suivre…

Romain Verger / Corinthe / mars 2012

Romain Verger / mars 2012

Le mercredi 28 décembre, de 15h à 16h30, j’accompagnerai les éditions du Visage vert et du Black Herald pour une lecture mise en scène par Jean-François Mariotti et Clémentine Marmey (Compagnie L’Héautontimorouménos). Avec les comédiennes Priscilla Bescond, Clémentine Marmey et Sophie Neveu. C’est à l’Auditorium de la Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard, 75018 Paris. Retrouvez l’événement sur Facebook.

J’assurerai la programmation visuelle et lirai quelques textes, dont des fragments personnels inédits ou composés pour l’occasion. Venez nombreux !

Cette lecture s’inscrit dans le cadre de la Librairie éphémère qui se tiendra du 13 décembre au 5 janvier. À noter que de la même compagnie, le spectacle Gabegie : Apocalypse 2012 sera joué au théâtre Berthelot de Montreuil du 13 au 21 janvier et Sade 2.0 du 24 janvier au 8 mars au théâtre Les Déchargeurs, à Paris. 

Moi-même par © ASH