SAMI SAHLI / LES ENFANTS SONT DES CRUCHES / PRESQUE LUNE / 2011
Après Cent grammes de suicide et L’entonnoir des saisons, Sami Sahli publie son troisième recueil aux éditions Presque Lune. Comme il l’indique en postface, l’écriture des Enfants sont des cruches fut pour lui une “tentative de consolation, de renaissance”. Le pessimisme et la noirceur qui hantaient ses précédents livres trouvent ici en partie leur remède dans l’humour qui traverse presque d’un bout à l’autre ces brèves proses. Mais en partie seulement tant il est grinçant.
Il est particulièrement savoureux de voir Monsieur se charger de l’éducation de son fils, ou plutôt le “bousiller” comme le lui reproche vertement sa femme. Ainsi n’éprouve-t-il aucun scrupule — après tout, n’est-ce pas le devoir d’un père que de dire la vérité ? — à lui présenter la vie sous son jour le plus sombre et le plus cru. Lassé par l’humanité, le père devient poule et anti papa-poule pour dispenser quelques leçons philosophiques sur les affres de l’existence. Qu’est l’amour, sinon le fruit d’un accouplement du mensonge fait homme et de la vérité faite femme ? Quant aux enfants, ils sont tôt ou tard appelés à dévorer leurs parents, c’est d’ailleurs l’un des thèmes récurrents du recueil. Fables et contes de l’enfance sont détournés ou revisités, passés au crible du fatalisme. Ainsi du Petit Poucet dont les cailloux semés se révèlent être des os ou de La Chèvre de Monsieur Seguin dont la morale nous enseigne que “vivre c’est être mangé par la vie”.
Comme dans ses précédents recueils, Sami Sahli recourt à un imaginaire débridé, tire et déroule ses fils narratifs d’hypothèses les plus folles, parce que vivre dans la réalité est “tout aussi crétin que de vivre dans un vêtement trop grand ou trop étriqué pour soi.” Ses textes ont des allures d’anamorphoses poétiques et oniriques : ils déforment la réalité pour la redresser soudain devant nos yeux, en quelques lignes incisives. Ce sont les relations familiales qui sont le plus souvent questionnées, relation parentale ou de couple, l’interversion des rôles induite par la succession des générations qui tend à faire de l’existence une sorte d’éternel et absurde recommencement.
C’est aussi l’occasion pour l’auteur de plonger aux racines de l’enfance, de retrouver le fils qu’on a été et que ravive la figure de père qu’on est soi-même devenu, et de réinventer son commencement comme dans ce beau texte où Monsieur s’imagine né de la mer, du sperme de son père mêlé aux vagues : “Bien avant ma naissance, se souvient-il”, le soleil brillait, la mer scintillait, mais soudain je me suis réveillé en sursaut : la marée était haute et la mort me léchait les pieds!”
Un ensemble qui m’a semblé plus inégal que les deux précédents recueils mais dont l’imaginaire toujours aussi singulier mérite amplement qu’on s’y intéresse.
Romain Verger
Sami Sahli / Les enfants sont des cruches / éd. Presque Lune / 2011.

Mes mains rêvaient… elles se sont mises à creuser en moi, exhumant d’autres mains : celles de mon père, de ma mère, qui réunies se sont mises à danser autour de moi. J’ai aussitôt plongé dans un autre rêve. Cette fois mes mains étaient des feuilles mortes, qui l’une après l’autre se détachaient de mon corps. Fasciné, je suivais des yeux leur chute. Lorsqu’elles ont touché le sol, je me suis aperçu que mon squelette était un arbre, qui rêvait que ses feuilles étaient des mains, qui elles-mêmes rêvaient qu’elles étaient des pelles, qui pendant que je mourais s’étaient mises à creuser… Je me suis réveillé en sursaut au moment où elles m’exhumaient.
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Sami Sahli / L’Entonnoir des saisons / éd. L’Arpenteur / 2009.
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Sami Sahli / L’Entonnoir des saisons
Après Cent Grammes de Suicide — dont on pourra lire un court extrait ici —Sami Sahli publie L’Entonnoir des saisons. Des “Notes matinales” qui s’inscrivent dans le prolongement direct du précédent recueil. Des fragments poétiques où le pessimisme du premier se radicalise (“Il faut être fort pour résister, se sentir capable du pire : vivre”), tout en se trouvant sublimé avec bonheur par le biais d’une appréhension quasi hallucinatoire de la réalité. Fathi Chargui l’évoque très justement : “La plume du poète Sami Sahli n’est rien d’autre qu’une extraordinaire paupière, une formidable téléscopie : une manière de voyance, un immense opéra rétinien, un zoom qui chapardait la merveille dans ce « wonderland» où excellèrent les surréalistes.” Cent vingt-quatre fragments d’une prose poétique séquencée en saisons ; cycle annuel auquel se conforme l’existence du poète, qui porte une attention singulière à la réalité qui l’entoure et dont il se saisit, qu’il passe à l’entonnoir ou au tamis de sa conscience inquiète et désillusionnée. Conscience fragile et poreuse plus encore, dont les limites qui la distinguent du monde s’effacent et reculent sans cesse. Variations autour du corps propre et de la chair du monde, toujours interchangeables. À tout moment, l’homme se confond avec sa chambre qui elle-même prend les couleurs des entrailles maternelles — figure magnétique — et au plafond de laquelle poussent des grappes de seins qui n’attendent que d’être tétés, chambre fœtale et carcérale, espace de projection multiple, ou l’identité se fragmente, se replie ou se déploie. L’écriture explore et expérimente toutes les possibilités de l’être : “La réalité partout nous guette, à chaque coin de rue, dans chaque regard… Il suffit d’un rien pour devenir réel. À peine ai-je croisé le regard de ma mère, que je deviens fils; mon fils me sourit, et me voici père. Père, fils, mari… jamais moi. Comme si ce moi était irréel. Dès que je cherche à l’atteindre je plonge dans l’irréalité.” Une réalité qui ne demande qu’à s’effondrer sous le regard du poète et qui le porte à creuser en lui-même ou à s’extravaser. Ainsi des métamorphoses du corps tirelire ou du père devenu arbre, de cette tentative de se glisser dans son chien, de se réveiller asexué ou hermaphrodite. Ainsi de ces jeux d’inversions toujours possibles ou l’avalant se retrouve l’avalé, l’épieur l’épié et le marionnettiste la marionnette. Sami Sahli ne bride jamais son écriture, il pousse les hypothèses de l’imaginaire à leur paroxysme : “Le vent a fini par creuser un trou dans mon corps… je m’y enfonce… les montagnes sont d’énormes muscles, les arbres des os, les rivières… je me noie dans mon sang — dérive, de ruisseau en ruisseau, jusqu’aux poumons, qui brusquement m’expirent.” C’est à croire que celui qui nous parle s’y autorise depuis l’enfer, d’un ailleurs radical. Est-il vivant celui qui se laisse engloutir entièrement par les sables du Mont Saint-Michel, celui qui décide d’aller visiter ses parents, se souvenant soudain qu’ils sont morts, ou bien encore celui qui se trouve confronté à l’anamorphose de son cadavre : “Flaque de chair : résultat de mon suicide sans doute.” ; “Je suis un pendu qui marche.” Des poèmes qui oscillent d’un mouvement héraclitéen, du “bonheur vers le malheur, de la sobriété vers l’ivresse”, et qui, au détour d’un constat froid, cynique et sans appel, s’abandonnent aux plus grands dérèglements. Une écriture empreinte de visions, de somnolences et d’hallucinations — notes matinales saisies à la croisée des mondes diurnes et nocturne — , qui n’est pas sans rappeler certaines compositions de Magritte, les rêves dessinés de Grandville ou des processus magiques de nature typiquement poétique ; je pense à ces « poèmes action » ou à ces exorcismes de Michaux : “J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie : Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité” (“Magie”, in Lointain Intérieur). “Que faire d’autre ici bas? Supputer, inventer…” écrit Sami Sahli. Sa poésie s’impose comme une émouvante et puissante conjuration du désespoir.
Romain Verger
Sami Sahli / L’Entonnoir des saisons. Notes matinales / L’Arpenteur / 2009.

” JE VOUDRAIS QUE DIEU
Coule sur moi, me lave de l’homme, que le ciel m’aspire, que ma langue torturée saigne sur vos pieds. Je suis.
Le bœuf dans votre rue, au crochet suspendu, à la vitrine étalée — le bœuf écorché. Je voudrais.
Que dieu vous pardonne, vous lave de l’homme — que le crochet cède, que ma viande désossée larve sur vos pieds
PAROLE DE BŒUF”
Sami Sahli, Cent Grammes de suicide, L’Arpenteur, 2008 / Plus chez Bartleby, remue.net et Libr-critique