— Moi au moins je suis sincère. Je sais que quelque chose bouge en moi, quelque chose travaille, quelque chose rêve et veut s’éveiller en hurlant. Mais moi je sais au moins que je ne fais que rêver, et j’écoute et j’ouvre l’œil, et je ne crois nullement en moi, je crois aussi peu en moi qu’en les autres, parce que je vois que je ressemble aux autres, je le vois et je le sens, c’est indubitable, et si je ne crois pas en eux, comment croirais-je en moi qui leur ressemble ? Tu sais quoi, je vais être plus concret, plus scientifique, tu aimes ça! Écoute un peu, tu ne t’es pas rendu compte avec quelle concision et avec quelle absolue perfection la grammaire exprime quelque chose dont on ne s’aperçoit même pas, en général, on passe à côté, et pourtant c’est une preuve hurlante de ce que j’ai dit… ? Le rapport de possession ! Tu ne comprends pas? La façon dont je parle de moi-même. L’autre jour je me suis arrêté en pleine rue tant cette découverte m’avait consterné. Je dis : moi, à la première personne, le seul mot dans notre dictionnaire qui se rapporte exclusivement à un seul homme. Mais où est ce moi, qui est celui que j’appelle ainsi ? De ma main je ne dis pas que c’est moi, mais que c’est ma main à moi. Et de même je dis : ma jambe, mon estomac, mon cou. Et de même je dis : mon esprit, mes pensées, mes sensations. Et si j’en parle, de mes pensées et de mes sensations, alors en effet, je ressens comme un fouillement, un mouvement de grouillement, un crissement et de la vitalité, ici, au-dessus de ma nuque et de mes yeux, ou parfois plus bas, dans mon cœur, mais plutôt ici, dans mon crâne… oui, c’est indubitable, ici il se produit quelque chose! Mais écoute un peu : quelle relation ai-je avec ceci ? Tout simplement celle que j’ai avec le fonctionnement de mon estomac, ou de mon sang, ou de mes poumons. Le fonctionnement de mon cerveau, de mon cœur, de mon esprit. Rapport de possession, c’est ainsi que la loi du langage le détermine, avec une certitude qui ne laisse subsister aucun doute. Mais qu’en dis-tu, il n’y a ici qu’une simple possession, mais où est le possesseur ?
Frigyes Karinthy / Danse sur la corde / Cambourakis / 2010 / Trad. : Françoise Jarcsek-Gal.