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Le tourteau, sa tante Guite, autrefois, l’appelait un houvet.
Elle déplace son verre de vin blanc sur la nappe blanche.
C’est l’extase du houvet.
Elle rompt les pinces. Elle cherche à l’ouvrir en deux, elle le déchire bruyamment, elle entre à l’intérieur du tourteau, imagine la vie sous l’eau, périlleuse dans les fissures, profonde dans l’obscurité, sous les algues, dans la nuit bruyante et mouvementée de la mer. Elle est heureuse. Elle-même a le front bombé des houvets. Butée, la tête en avant, elle pousse sa carapace bombée sous les algues, elle tend ses pinces vers les petits poissons qui filent, les pelouses qui glissent, les hippocampes qui montent.
Quand elle décortique un tourteau on n’entend plus le son de sa voix.
Elle n’est plus de ce monde tant elle est heureuse à l’intérieur de son crabe.
Pascal Quignard / Les solidarités mystérieuses / Gallimard / 2011.

ma lou
mon liou
ma superlou

(…)

ma fée poissonne
ma louvisite insignifière

(…)

ma loubelle lounasseule
ma lou totale ma plouie ma pelvilaine
ma toute lou
ma loumienne

“mi lu
mi luar
mi mito

(…)

mi pez hada
mi luvisita nimia

(…)

mi lubella lusola
mi total lu plevida
mi toda lu
lumia” [O. Girondo]

Christophe Macquet / Luna Western / Paradiso / 2011.
Je tourne dans mon lit ; je remue mes notes ; des pensées troubles et folles se bousculent dans mon crâne ; l’arrière de ma tête me fait mal, je sens une douleur lancinante ; mes tempes sont brûlantes ; je me suis replié sur moi-même ; tout en tenant la couverture devant les yeux, je pense. Je suis las ; si je pouvais ouvrir ce crâne et faire sortir toute cette masse molle, grise et entortillée de ma tête et la jeter aux chiens.
Sadeq Hedayat / Enterré vivant / Corti / 1986.

Karrer : “Je suis assis devant la fenêtre et je regarde en vain dehors. Cela fait des dizaines d’années que je suis assis. Et quelque chose me dit qu’à l’instant suivant, je vais devenir fou. Mais je ne deviens pas fou l’instant suivant, et la folie ne me fait pas peur. Car la peur de la folie supposerait que je tienne encore à quelque chose. Je ne tiens plus à rien mais tout tient à moi et veut que je le regarde. Le désespoir qui est partout… le chien errant devant la fenêtre, qui sous un ciel de plomb d’où tombe sans arrêt une pluie torrentielle court vers une flaque d’eau pour boire. Ou bien je dois voir l’effort pitoyable fait par chacun pour dire quelque chose avant de tomber dans la fosse du cimetière, mais personne n’en a le temps car il est déjà en train de tomber.”

Béla Tarr / Damnation / 1988.

Santa Maria de Nieva, 14.10.79

La forêt vierge vue du ciel ondulait sous moi, apparemment paisible, mais ce n’était qu’une illusion car la nature n’est jamais paisible en son être intérieur. Elle se défend contre les dompteurs qui veulent la dénaturer et elle les ramène au rang d’animaux domestiques et de cochons rosés, qui finissent par s’évanouir ensuite comme du gras dans une poêle. Une image dont on m’a parlé m’est venue à l’esprit : la grande parabole du cochon de Palermo tombé dans une fosse à eaux usées de la place du marché. Il a vécu deux ans là-bas en continuant de grandir et survivant grâce aux immondices jetées dans la fosse. Le cochon avait totalement bouché l’écoulement et il était gras et presque blanc lorsqu’on est allé le chercher ; il avait pris la forme de la fosse. c’était devenu une sorte de gigantesque ver rectangulaire, blanchâtre et gélatineux, un grand morceau de gras tout juste capable de remuer la gueule pour manger et dont les pattes remodelées s’enfonçaient dans le corps graisseux.

Werner Herzog / Conquête de l’inutile / Capricci / 2008 / Trad. : C. Courtois, F.-G. Goetz, L.-A. Raimbault et I. Voisin.
Tel un chien fou qui s’est acharné sur la patte d’un chevreuil abattu et continue de secouer et de déchiqueter le gibier sans vie à tel point que le chasseur renonce à le calmer, une vision s’était emparée de moi : l’image d’un grand bateau à vapeur sur une montagne - le bateau sous la vapeur, utilisant sa propre force pour passer un versant pentu à travers la jungle, dans une nature qui anéantit les faibles comme les forts ; et la voix de Caruso, qui fait taire toutes les souffrances et tous les cris des animaux de la forêt vierge et arrête le chant des oiseaux. Plus exactement : le cri des oiseaux. Car dans ce paysage inachevé, que Dieu dans sa colère a abandonné, les oiseaux ne chantent pas : ils crient de douleur, s’enfoncent, partout où le regard se porte, comme des géants luttant les uns contre les autres, dans la vapeur d’une Création, qui, ici, n’est pas achevée. Crachant du brouillard et épuisés, ils se tiennent là, dans ce monde irréel, dans une misère irréelle et moi, comme dans la stanza d’un poème écrit dans une langue étrangère que je ne comprends pas, je me sens profondément effrayé.
Werner Herzog / Conquête de l’inutile / Capricci / 2008 / Trad. : C. Courtois, F.-G. Goetz, L.-A. Raimbault et I. Voisin.

— Permets-moi de te parler de mon nom : Sept-Lunes. J’ai ajouté le Johnny quand l’homme blanc est venu parce que j’ai jugé que cela faisait jeune et séduisant. Mais cela ne m’a rendu aucun service. J’estime aujourd’hui qu’il est mauvais de fabriquer des noms, mais je conserve les miens pour me rappeler que l’on doit vivre avec ses erreurs. J’ai gagné mon nom de Sept-Lunes pendant mon apprentissage de docteur. Je partis seul, un jour, pour découvrir mon nom dans une vision. J’errai, sans nourriture, durant trois jours. Une semaine. Rien ne se produisit. Le septième jour, comme le soleil effleurait la mer, je fis la rencontre d’un groupe de jeunes femmes d’un autre village qui cueillaient des baies et des roseaux. C’était une tiède nuit d’automne. Elles avaient installé le camp au bord d’un cours d’eau, elles faisaient cuire un gros saumon. Elles avaient du pain de gland et des baies. N’as-tu jamais ressenti dans ta vie que la faim devient la plus intense lorsqu’elle est sur le point d’être assouvie ? Je me joignis à ces jeunes femmes et nous festoyâmes… Et cette nuit-là, tandis que la pleine lune parcourait les cieux, je fis l’amour avec chacune d’entre elles et, avec chacune, je sentis la pleine lune brûler dans mon corps. Je sentis une vaste lumière nacrée exploser à l’intérieur de ma tête — sept jeunes femmes : sept lunes.

Jim Dodge / L’oiseau Canadèche / Cambourakis / 2011 / Trad. : Jean-Pierre Carasso.

— Moi au moins je suis sincère. Je sais que quelque chose bouge en moi, quelque chose travaille, quelque chose rêve et veut s’éveiller en hurlant. Mais moi je sais au moins que je ne fais que rêver, et j’écoute et j’ouvre l’œil, et je ne crois nullement en moi, je crois aussi peu en moi qu’en les autres, parce que je vois que je ressemble aux autres, je le vois et je le sens, c’est indubitable, et si je ne crois pas en eux, comment croirais-je en moi qui leur ressemble ? Tu sais quoi, je vais être plus concret, plus scientifique, tu aimes ça! Écoute un peu, tu ne t’es pas rendu compte avec quelle concision et avec quelle absolue perfection la grammaire exprime quelque chose dont on ne s’aperçoit même pas, en général, on passe à côté, et pourtant c’est une preuve hurlante de ce que j’ai dit… ? Le rapport de possession ! Tu ne comprends pas? La façon dont je parle de moi-même. L’autre jour je me suis arrêté en pleine rue tant cette découverte m’avait consterné. Je dis : moi, à la première personne, le seul mot dans notre dictionnaire qui se rapporte exclusivement à un seul homme. Mais où est ce moi, qui est celui que j’appelle ainsi ? De ma main je ne dis pas que c’est moi, mais que c’est ma main à moi. Et de même je dis : ma jambe, mon estomac, mon cou. Et de même je dis : mon esprit, mes pensées, mes sensations. Et si j’en parle, de mes pensées et de mes sensations, alors en effet, je ressens comme un fouillement, un mouvement de grouillement, un crissement et de la vitalité, ici, au-dessus de ma nuque et de mes yeux, ou parfois plus bas, dans mon cœur, mais plutôt ici, dans mon crâne… oui, c’est indubitable, ici il se produit quelque chose! Mais écoute un peu : quelle relation ai-je avec ceci ? Tout simplement celle que j’ai avec le fonctionnement de mon estomac, ou de mon sang, ou de mes poumons. Le fonctionnement de mon cerveau, de mon cœur, de mon esprit. Rapport de possession, c’est ainsi que la loi du langage le détermine, avec une certitude qui ne laisse subsister aucun doute. Mais qu’en dis-tu, il n’y a ici qu’une simple possession, mais où est le possesseur ?

Frigyes Karinthy / Danse sur la corde / Cambourakis / 2010 / Trad. : Françoise Jarcsek-Gal.