
Qui ignore encore l’histoire fascinante et pathétique de Joseph Merrick, l’Homme-éléphant, superbement adaptée à l’écran par David Lynch en 1980 ? Sans doute connaît-on moins le récit original qu’en donna Frederick Treves en 1923, le médecin qui le recueillit et l’installa dans une aile du London Hospital après que son montreur se fut débarrassé du fardeau qu’était devenu pour lui ce monstre dont le spectacle jugé dégradant avait été interdit de Londres à Bruxelles. À la suite des éditions Stalker, les éditions du Sonneur en proposent une nouvelle traduction d’Anne-Sylvie Homassel qui permet d’apprécier le regard de Treves sur son singulier protégé. Or, c’est moins la vision d’un anatomiste que celle d’un homme qui contribue, sans toutefois s’en enorgueillir, à apaiser le martyre d’un être condamné par la maladie à une “via dolorosa”.
Dans son film, Lynch montrait les ambiguïtés de ce médecin dont la compassion et la charité ne sont jamais totalement désintéressées puisqu’il tire de cette effroyable créature reconnaissance et célébrité, devenant malgré lui un montreur, à la suite de l’ignoble impresario qui l’exhibait de ville en ville et de foire en foire.
Treves ne s’embarrasse d’aucun doute à ce sujet. Il se dédouane rapidement de toute arrière-pensée. S’il évoque brièvement le rapport qu’il entend rédiger suite à l’examen de Merrick, aucune mention n’est faite (contrairement à ce que laisse penser le film) d’une quelconque exhibition de l’homme-éléphant devant les étudiants ou membres de la faculté. Le maître de conférence en rédigera tout au plus un article qui, précise-t-il, n’aura pas grand retentissement.
Le témoignage de Treves est intéressant en ce qu’il questionne la nature même de Merrick, en montrant notamment que c’est moins sa part animale que sa part d’humanité qui fait de son exemple un cas pitoyable et tragique : « La métamorphose cependant n’était qu’amorcée : il y avait encore en cet être plus de l’homme que de la bête, ce qui constituait sans doute sa caractéristique la plus ignoble. Point de pathétique difformité ici, point de grotesque monstruosité, mais simplement l’abjecte suggestion du lent passage de l’humain à l’animal. » Or, d’une certaine façon, Treves travaille à révéler cette part d’humanité jusqu’alors bridée et bâillonnée, conduisant peut-être Merrick, en dépit de la renaissance qu’il lui offre et de la croyance qu’il a d’avoir fait de lui le plus heureux des hommes, à son inexorable perte.
En sauveur et rédempteur de l’ignominie des hommes, Treves concourt à cette métamorphose en arrachant l’homme-éléphant à son isolement et en lui permettant de développer sa sociabilité. Il lui fait notamment rencontrer des femmes auxquelles Merrick se montre particulièrement sensible (il est tout à la fois lui-même enfant et femme, innocence incarnée), trouvant en elles les figures fantasmées et idéalisées de sa défunte mère : « ces femmes adulées n’étaient pas réelles : elles sortaient tout droit de son imagination. Dans ce panthéon, régnait sa mère, cet être si beau, qu’encerclaient, à distance respectueuse, les héroïnes des nombreux romans qu’il avait lus ». Chaque regard (lorsqu’il n’éveille pas un effroi le renvoyant à son passé de freak), chaque poignée de main renforcent jour après jour son humanité. Treves lui ouvre aussi accès à la culture, par le biais de lectures — des romans sentimentaux pour l’essentiel — dans l’imaginaire desquels Merrick aime s’évader. L’homme-éléphant est partagé entre dandysme et romantisme. Il n’entrevoit sa liberté que dans les fictions qu’il se crée, sa passion du théâtre et les rôles qu’il s’invente, comme s’il ne trouvait d’échappatoire à sa condition que dans le processus de représentation et de monstration dont il a d’abord été captif.
Comme l’évoque Anne-Sylvie Homassel dans sa postface, renvoyant à l’enquête que Michael Howel et Peter Ford livrèrent en 1980 sur le cas de l’Homme-éléphant(1), il manque sans doute à Treves la capacité de percevoir en Merrick une personnalité plus complexe que cet “enfant”, cet être “élémentaire et primitif » animé d’une « grande innocence » qu’il se plaît à dépeindre. Lui échappe cette blessure inguérissable — que ronge l’irréductible écart entre Merrick et les autres hommes — qui se creuse jusqu’à son dernier souffle sous ses habits et travaille sourdement à sa disparition derrière sa carapace d’excroissances et de protubérances.
(1) : The True History of the Elephant Man
Frederick Treves / Elephant man / Éditions du Sonneur / 2011 / Traduction et postface : Anne-Sylvie Homassel / Feuilleter le début
Photogramme : David Lynch / Elephant man / 1980.

















