Avec ce dernier livre qui n’a du roman que l’étiquette, Pierre Jourde revient au Pays perdu, par un cheminement tout intérieur, intime et psychique. Un livre sur la peur des maisons vides et ses processus dans la lignée de Façons d’endormi, Façons d’éveillé, livre dans lequel Henri Michaux explorait ses rêves dans un mouvement faisant alterner récits de rêves et analyses. Mais chez Jourde, récit et réflexion sont constamment imbriqués l’un dans l’autre, le phénomène de l’angoisse s’accompagne toujours d’un regard rétrospectif et analytique, comme s’il s’agissait simultanément de se laisser posséder par la peur, envahir par les visions et les présences et les tenir à distance de son regard d’adulte. Tout au long du livre cohabitent possession et exorcisme. La peur fait figure d’aimant et de repoussoir. Elle est indispensable à qui tenterait d’excéder sa propre humanité pour embrasser le vide, la tache aveugle dont il est fait.
Amené à passer la nuit dans une demeure inconnue, l’adulte est rattrapé par ses peurs infantiles. Elles le ramènent à la maison auvergnate du grand-père défunt au « capharnaüm séculaire ». De pièce en pièce, les chaises accumulées semblent attendre qu’une assemblée de fantômes y prenne place. Les objets amassés au fil des générations ressuscitent les gestes des ancêtres : « La bêche qui attendait, au-dessus de nous, blanchie et sèche comme un ossement, prolongeait le bras, et, comme lui, avait appartenu au corps du travailleur, non moins que la casquette éternellement enfoncée sur la tête, non moins que la main dont les crevasses incrustées de poussière devaient ressembler, comme toutes les mains ici, à un nœud de bois. Les armoires pleines de robes et de combinaisons, les caveaux remplis d’os s’étaient dépouillés de la même chair, et paraissaient, dans la même obscurité, sourdement occupés à se la remémorer encore, encore un peu, à la garder dans l’épaisseur de leur mémoire d’os et de laine, tandis que pour nous, sous la lumière, il n’en subsistait plus que ce que peinaient à conserver les vieilles photographies, dans le buffet de la salle à manger, qui ne s’ouvrait que pour les grandes occasions ou les rêveries clandestines. Et l’on ne pouvait pas ne pas sentir, dans la maison, cette requête obstinée des vieilles choses, ce chagrin pétrifié. »
Peurs et cauchemars font l’objet d’une rêverie domestique qui prolonge les belles analyses que Bachelard avait faites dans sa Poétique de l’espace. Les « excavations mentales » de Jourde nous ramènent à ces lieux où s’enracinent nos peurs et terreurs d’enfants. Qu’il s’agisse de la cave où l’on « éprouve la consistance des choses », de « l’intériorité tourmentée » du grenier ou du « réservoir d’ombre » du placard, la maison compte autant de pièces et de recoins que de fictions intérieures en suspens dans notre espace mental. Il suffit d’un silence, d’une lumière oubliée et les esprits et autres clowns ricanants envahissent la chambre et la conscience.
Ces lieux nous hantent autant qu’ils sont hantés. Ils portent trace des présences fantomales dont notre réalité se constitue et s’épaissit. Ce n’est pas le moindre intérêt du livre que de reconsidérer la substance de la réalité au regard de l’absence et du vide : « la présence de la mort en nous est peut-être la condition pour qu’il y ait une réalité, une réalité affectée de toute sa charge d’impossible. » Ces vieilles maisons sont les derniers « territoires de sauvagerie » où « l’impossibilité du réel » se mue en « réalité de l’impossible » : « Je voudrais voir ce qui ne voit pas. L’œil collé au trou de la serrure, je contemple le spectacle de ce qui se refuse absolument au regard. […] Ce que je vois, de l’autre côté, c’est l’absolu. La chose noire qui se tient au-delà de toute représentation, plus froide qu’une étoile morte. » De même, l’auteur avance une hypothèse explicative originale à la naissance des fantômes : « Je ne peux me résoudre à ce qu’une forme d’éveil ne subsiste pas en mon absence […] Lorsque je n’y suis plus, lorsque le sommeil me fait abandonner les lieux, il faut quelqu’un pour prendre le relais. Le fantôme qui hante les greniers ou les chambres désertes n’est rien d’autre que cette conscience à qui mon imagination confie le soin de veiller à ma place. » On trouve enfin dans ce livre de magnifiques pages sur la forêt dont la dimension fantasmatique partage bien des affinités avec mes propres Forêts noires.
Romain Verger
Pierre Jourde / La Présence / Les Allusifs / 2011
Photographie : Cindy Sherman / Untitled #425 / 2004 / Source












