
Que cherchent Claudine, Florian, Susanna, Michaëla, Walter et tant d’autres encore, en embarquant à bord du paquebot magnifique ? Vers quelle destination mettent-ils le cap ? Et pour fuir quoi ? Peut-être tout simplement pour éprouver la vie et s’éprouver eux-mêmes : « Tous les matins, tu savoures quelque chose qui passe par ton corps… Tu ne t’habilles pas tout de suite, tu sors dehors et tu t’avances sur le pont, tu vas vers un endroit d’où tu peux découvrir l’ensemble du paysage dont tu te gaves un peu. » Pour le plaisir d’être en mer, de se laisser bercer, accoudé au bastingage, d’intercepter les ombres de la nuit et ramasser au matin les centaines de méduses au corps de « verre rayé » échouées sur le pont, jouir aussi de la succession des paysages, comme si le monde entier venait à soi dans sa sensuelle profusion : « La mer imite le torrent aussi bien que le fleuve, elle construit des vallées et des crêtes, elle s’étend en nappes, en lacs, tantôt c’est une plage, tantôt c’est le Thaurus d’Anatolie ou le mont Ararat, tantôt c’est un pays plat de Hollande ou de Chine, c’est un désert, celui d’Ho Lan ou de Gobi que l’on nomme Sha-mo, ce sont les plateaux du Pâmir, ceux du Panjâb où coulent les grands fleuves Satlej et Ràvî…, d’Okéanos, son dieu. »
Tous réunis et partis sans boussole ni carte de navigation pour suivre une « route aléatoire ». Le capitaine sera d’ailleurs l’un des premiers à quitter l’équipage. Tel Ulysse, il s’est fait attacher au mât mais succombera bel et bien à l’appel dévorant d’un cyclone. Avec sa disparition, le livre de bord s’interrompt et l’on comprend bien vite qu’un autre capitaine a pris la relève : Roussiez sans doute qui prend autant de plaisir que ses passagers — nous qui sommes embarqués — à sillonner les mers, à peindre d’inouïs horizons, à nous conduire en chaloupe parmi les requins et nous immerger dans les grands fonds en bouteilles ou bathyscaphe, dans le sillage des céphalopodes aux « épidermes variables » pour nous faire toucher du doigt les « sédiments néritiques » et entendre le chant de très anciens commencements.
Naviguer sans raison ni but bien précis, tel est peut-être le meilleur moyen de se rendre disponible aux caprices de la mer et des vents, aux rencontres et aux amours, de capter la substance poétique des choses et des moments. Les repères géographiques et temporels s’estompent peu à peu, les journées ne sont plus rythmées que par d’énigmatiques rituels. La dimension onirique du voyage (« c’est comme un rêve, on s’y trouve sans y être ») et l’éternité peu à peu gagnée se prêtent à l’épanchement, aux secrets et confidences des plaisanciers. S’il mène la plupart de ses passagers vers un destin commun (la fin est d’une puissance poétique prodigieuse), le paquebot magnifique suspend tour à tour leur existence comme autant d’arrêts sur images des mythes et légendes dont chacun s’est constitué, mais aussi de leurs failles et blessures enfouies et pour certains, de leur secret désir de perte. Ainsi Susanna se noie-t-elle à l’occasion d’une sortie en chaloupe, accomplissant son destin thalassal : « Toi qui a rejoint le cosmos très ancien, tu t’es souvenue des temps algonkiens où la vie était exclusivement marine. » Il n’est d’autres escales que celles du récit lui-même, qui dérive et bifurque sans cesse et, comme si le vent soudain tombait, s’immobilise sur l’un des personnages. Ainsi de la robinsonnade du mousse devenu fou et abandonné sur une île, réduit à s’inventer un dieu et à composer de vains poèmes (« J’écris des phrases, parfois je ne les comprends pas, je les écris quand même, elles me plaisent, personne ne les lira »). Telle encore l’histoire belle et tragique des deux amants de l’île conté par Susanna ou celle de Majnûn qui revient à l’esprit de Florian.
Tantôt métaphore d’une humanité dérisoire au regard des puissances de la nature (« Alors le minuscule navire, navire magnifique, se mit à tourner comme l’animal pris au piège. Il creusa ainsi un tourbillon dans lequel lentement il s’enfonça »), tantôt miniature et sujet d’observation clos et circonscrit dont l’auteur joue pour mener sa barque où bon lui semble (« Je regarde flotter / le navire minuscule / Entre mes mains, / Je brise des noix »), le récit dessine une trajectoire symphonique : « Le rivage de la mer, l’état de l’eau et du ciel, la mort, le vieillissement, ce sont des thèmes, les thèmes engendrent en se combinant d’autres thèmes », « le paquebot magnifique, c’est le ton ; ce que nous y faisons, c’est comme une chanson ». Le dernier roman de Joël Roussiez fait fond sur les sciences naturelles dont il exploite admirablement les richesses tout en leur agrégeant poésie et fantaisie (comme ces pages puissamment inspirées sur le « poisson vieux » et les « oiseaux lapidormeurs »). C’est une odyssée poétique ponctuée d’intermèdes empruntant tour à tour au merveilleux médiéval, à la mythologie, aux traditions orales et populaires. Une ode à la splendeur de la langue d’une rare puissance évocatoire.
Romain Verger
Joël Roussiez / Un Paquebot magnifique / La Rumeur libre éditions / 2011
On trouvera dans La Main de singe une vidéo et un texte inédits de Joël Roussiez et sur mon site et Membrane, des chroniques de ses deux précédents livres. Enfin, j’ai posté il y a peu un extrait du Paquebot magnifique.











