
Entre 22 et 25 ans, Kenzaburô Ôé écrit les trois nouvelles qui composent cet étonnant recueil. Des récits irrigués d’un bout à l’autre par l’énergie débordante d’une jeunesse dont le narrateur épouse tour à tour les désirs, excès, malaises et perplexités. Ôé ne s’interdit rien. À l’ellipse, il préfère le luxe des détails crus, suivant au plus près les mouvements de la conscience adolescente, la traquant dans ses moindres replis, faisant ainsi émerger le portrait d’une jeunesse aspirant à vivre et à jouir “d’un orgasme qui durerait la vie entière”, hantée par la conscience du vide et de l’absurde.
Dans la première nouvelle éponyme, un jeune étudiant en lettres accepte pour la journée un travail de manutention de cadavres dans une morgue. Accompagné d’une autre étudiante qui compte ainsi financer son avortement, il lui faut repêcher de vieux cadavres devenus inutiles à la dissection, les étiqueter et les faire passer d’une cuve à une autre. Cette journée passée dans les odeurs d’alcool et de décomposition, à voir la mort “compacte” et “chosifiée” acquiert les dimensions psychologique et philosophique d’une expérience initiatique dont le jeune homme sortira transformé, revenant parmi les vivants souillé d’une “saleté indélébile”. Une nouvelle macabre dans laquelle toutes les forces de la jeunesse sont employées au transfert de corps inutiles, et dont le dénouement rend la tâche plus absurde encore.
Dans “Le ramier”, le narrateur incarcéré dans une maison de redressement évoque son quotidien et ses relations avec les autres détenus. Coupé du monde par d’épais murs de béton, il ressasse et cultive sa culpabilité, se nourrit du crime qui le soude aux autres (il se loge “jusque dans les replis de notre corps, sur la peau, sous les ongles”, “dans les moindres replis de leurs entrailles”). Ôé scrute les rapports de force qui opèrent au sein du groupe d’adolescents, faits de rites, de châtiments et de domination sexuelle.
“Seventeen” est la troisième et la plus ironique des nouvelles. Elle retrace les quelques semaines qui suivent le dix-septième anniversaire du narrateur et qui marqueront sa conversion et sa métamorphose. Mal dans sa peau, solitaire, dénué de toute conscience politique et onaniste invétéré, l’adolescent est rongé par l’opinion désastreuse qu’il a de lui-même (“un seventeen pitoyable et laid” dont la “tête contenait une cervelle débile faite de sperme de cochon”). Il trouvera dans le ralliement à un groupuscule d’extrême droite de quoi devenir un garçon élu et virile, s’imaginant enfin incarner la grandeur de l’âme japonaise : “L’uniforme de l’Action Impériale imitait celui des S.S. Lorsque je marchais dans les rues ainsi vêtu, j’éprouvais là aussi une vive sensation de bonheur. Hermétiquement enclos dans cette armure, comme un scarabée, j’avais la certitude que les autres ne voyaient plus ce qu’il y avait en moi de mou, de faible, de vulnérable et de disgracieux et je me sentais au paradis. Auparavant, le regard d’autrui me terrorisait, me faisait rougir et me précipitait dans un dégoût de moi aussi timoré que pitoyable : je me trouvais complètement ligoté. Mais désormais, au lieu de me regarder intérieurement, les autres regardaient l’uniforme de droite, non sans quelque frayeur. J’avais dissimulé à jamais une âme vulnérable d’adolescent derrière l’écran de l’uniforme de droite.”
En campant trois antihéros incapables de concilier leur angoisse existentielle et leur participation au monde, Le faste des morts compose un ensemble des plus fascinant et dérangeant.
Romain Verger
Kenzaburô Ôé / Le faste des morts / Gallimard / [1957] 2005.
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