Si je n’avais trouvé ce livre dans les rayonnages d’une très recommandable librairie, son titre seul aux allures de programme ou de manifeste pro ou anti zoophilie (selon la lecture qu’on en fait), n’eût sans doute pas suffi à me convaincre. N’ayant pas encore lu Décomposition, le polar qui fit connaître l’auteur au public français, j’avais pour seules références la réputation du traducteur (Claro) et les impressions de Brian Evenson, dont j’aime assez les univers étranges et décalés. Celui-ci évoque justement les brefs récits de Miller comme des textes emprunts “d’un minimalisme sombre, incisif et froid, préférant aux sentiments une vision sans concession de la brutalité humaine.”
De cet auteur américain, l’éditeur nous dit qu’il est né au cœur des montagnes du Colorado, qu’il a passé son enfance dans une cabane que son père taxidermiste […] La suite à lire sur L’Anagnoste.
Né en 1789 à Leipzig, Carl Gustav Carus est une personnalité singulière : après des études de chimie, de physique, de botanique et de médecine, il deviendra professeur de gynécologie à l’Académie de chirurgie et de médecine de Dresde. Mais d’autres activités, artistiques celles-là, nous l’ont rendu plus familier : ses dessins et peintures inspirés de son ami Caspar David Friedrich, comme ses ouvrages sur l’art, l’esthétique du paysage ou la nature. C’est au regard du poète Kenneth White (qui préface l’ouvrage) cette curiosité protéiforme, cet attachement au tout dont il fait sa spécialité qui l’érige en romantique exemplaire.
En 1819, Carus entreprend un voyage sur l’île de Rügen, accompagné de deux amis. Il veut se refaire une santé et marcher sur les traces de son ami Friedrich. Située au Nord-Est de l’Allemagne, sur le plateau littoral de la Baltique, l’île de Rügen a en effet […] La suite à lire sur L’Anagnoste.
SUEHIRO MARUO & EDOGAWA RANPO / LA CHENILLE / ÉD. LE LÉZARD NOIR / [2009] 2010
Ce manga de Suehiro Maruo est tiré d’une nouvelle d’Edogawa Ranpo, Imomushi (La Chenille), parue en 1929. Pour la seconde fois, Maruo adapte une œuvre de cet écrivain, considéré comme le père du roman policier japonais et réputé pour l’ero-guro (érotique-grotesque) de ses fictions. Fasciné par les corps déviants et monstrueux, les anatomies démantibulées, il offre ici à Maruo la figure martyre d’un rescapé de la guerre russo-japonaise : le lieutenant Sunaga qui résume à lui seul, dans sa chair suppliciée, toute l’abomination de la guerre. L’armée ne rend à sa femme Tokiko qu’un homme tronc sourd et muet. Soustrait aux regards, reclus dans une pièce et entièrement dépendant de son épouse, Sunaga n’entretient plus avec elle qu’une relation sexuelle nourrie de perversion et de bestialité, de fascination et de dégoût. À chaque nouvelle étreinte, Tokiko semble un peu plus hantée par des visions de carnages, comme si le traumatisme de la guerre, dont le corps de Sunaga porte la blessure, la gagnait à son tour. De cette épouvantable fusion charnelle, elle en vient même à commettre sur mon mari le pire et le plus cruel des supplices en le privant du dernier lien qui le rattachait au monde.
“Albert Dunkel partage plus d’un point commun avec Nonnes, le récit par lequel j’avais découvert Michael Siefener, romancier et traducteur allemand né à Cologne en 1961. Comme Benno Durst, le héros de son précédent roman, Albert Dunkel est un homme solitaire et psychiquement instable qui ne supporte son quotidien que par l’entremise de la fiction. Tous deux écrivent et, grâce aux efforts de l’un de leurs proches, leur manuscrit sera porté à la connaissance des éditeurs et publié. Dans les deux cas, Siefener accomplit un travail savant d’enchâssements grâce auquel la vie de l’écrivain et celle des héros de ses fictions en viennent à se superposer, créant des zones de […]” La suite à lire sur L’Anagnoste.
JEAN-LAURENT POLI / JE NAGERAI JUSQU’AUX PREMIERS RAPIDES / LC Éditeur / 2013
De Jean-Laurent Poli, j’avais lu avec intérêt son deuxième roman, (Comment peut-on aimer une morte ?), salué en 2012 par le Prix littéraire du salondulivre.net. Comme l’annonce son titre, ce récit décalé évoquait la passion dévorante et obsessionnelle d’un homme pour une jeune suicidée. En se promenant au bord de l’océan, le narrateur assistait à son saut du haut d’une falaise et n’avait de cesse de vouloir la connaître et la rejoindre parmi les vivants, en s’immisçant dans sa famille et en retrouvant ceux dont elle a partagé ou simplement croisé l’existence.
Ce nouveau roman délaisse la thématique amoureuse pour s’attacher aux relations d’un fils à ses parents. Pour autant, il n’en est pas moins sombre, d’une noirceur plus radicale, plus terrible aussi, parce qu’il fait part d’une expérience ô combien partagée : celle de la déchéance de parents en fin de vie. De sa mère, le narrateur n’a presque jamais connu qu’une femme souffrante et amoindrie. Atteinte précocement d’un cancer du sein, elle sera marquée à vie par les traitements par irradiation au cobalt, encore balbutiants et invalidants. Le père quant à lui, sorti grabataire d’un accident cérébral, est maintenu chez lui par différentes infirmières et auxiliaires de vie plus ou moins honnêtes qui se relaient à son chevet et l’assistent, sous l’attention vigilante mais impuissante du narrateur.
Malgré la grande justesse et la sensibilité avec lesquelles l’auteur suit les étapes de ce naufrage, voilà qui n’est pas nouveau. Mais fort heureusement, le roman de Jean-Laurent Poli échappe à ce qui pourrait d’abord apparaître comme un récit ou une autofiction de plus déguisée en roman. Le livre est en effet d’un bout à l’autre traversé par un fil science-fictionnel d’abord ténu, puis de plus en plus invasif. Pour cet homme, il semble ne plus y avoir d’autre partage possible avec ses parents que celui de la maladie et de la souffrance. Alors, pour comprendre ce qu’ils vivent, entrer en empathie, il revêt casque et combinaison et devient expérimentateur du projet SENIORITA, un protocole médical ou parapsychique d’altération organique accéléré qui le mettra sur le chemin de la sénescence. Retrouver les siens par la voie de l’agonie : telle est la tentative désespérée d’un être qui ne s’est jamais heurté qu’au silence, à celui de son père aphasique avec lequel il n’est plus possible de communiquer, comme à l’absence de sa mère emportée par une rechute :
“La souffrance que, pendant des années, ma mère sans espoir de retour a essayé de nous cacher. Toute ma vie, j’ai été le spectateur tourmenté de ce Mystère. De son héroïsme discret. Dans la combinaison j’ai tenté de remonter le courant. J’ai nagé jusqu’aux premiers rapides de sa torture et puis le courant a été trop fort. Je n’ai plus pu lutter.”
En adoptant la forme d’un journal aux pages mélangées, où alternent bulletins de santé, souvenirs d’enfance (appelés “parkings de la pensée” par les créateurs de SENIORITA) et courriers adressés au personnel médical, le romancier trace une trajectoire dont le flux narratif varie comme celui d’un torrent, tantôt calme et tantôt tumultueux, mais dont le rythme est appelé à se précipiter et s’affoler au fur et à mesure qu’il en remonte le cours. Le narrateur restera-t-il longtemps le cobaye consentant de SENIORITA? Dans ce mouvement orbital dont on ne sait jamais vraiment s’il est d’anticipation ou de régression, l’on songe à la séquence finale de 2001 L’Odyssée de L’espace de Kubrick où le cosmonaute Dave Bowman assiste à son propre vieillissement prématuré avant de renaître en fœtus.
Avec ce roman, Jean-Laurent Poli porte un regard sombre et acéré sur la condition humaine, hanté par une inguérissable blessure.
Baleine est de ces nouvelles qui en dépit de leurs dimensions (une vingtaine de pages ici), rivalisent avec les plus ambitieux romans. Publiée initialement par la revue Empédocle en 1949, puis reprise par Actes Sud en 1982, elle n’a depuis cessé d’être rééditée, assurant reconnaissance et postérité à l’auteur des Hauts-Quartiers et de Siloé. L’histoire de Baleine tient à peu de choses et se résume pour ainsi dire à son titre : l’on découvre un jour un cétacé échoué sur une plage. S’il devient objet de curiosité pour les gens de la région, il l’est tout particulièrement pour Odile et Pierre, un couple qui en fait aussitôt un but de promenade. La nouvelle occupe ce bref laps de temps, quelques heures de cette […] La suite à lire sur L’Anagnoste.
En adoptant ici le parti pris des choses, François Bon fait sienne l’une des pistes proposées dans Tous les mots sont adultes (Fayard, 2000), une méthode pour les ateliers d’écriture que l’écrivain affectionne et dont il est depuis longtemps familier. Dans cet ouvrage, il portait déjà son attention aux objets, replaçant ces propositions littéraires en perspective des inventaires du plasticien Luc Boltanski, de l’œuvre de Ponge, véritable collection de poèmes-objets, comme de L’espace antérieur de Jean-Loup Trassard (un recueil qui fait la part belle aux objets de l’enfance «dont on retrouve l’image et l’existence, en s’immergeant dans ce qui n’est plus, du temps d’abord, des objets ensuite»).
Mais s’attacher aux objets, ce n’est pas seulement s’immerger en eux, au risque de disparaître, c’est interroger son statut de sujet, puisque nous sommes travaillés par ces objets dont nous sommes entourés, que nous accumulons et qui rythment nos vies. C’est à la lumière de ces […] La suite à lire sur L’Anagnoste.
En juin 1942, le jeune sous-lieutenant d’artillerie Eugenio Corti est envoyé à vingt et un ans sur le front russe. Le 16 décembre 1942, après l’encerclement de la 6ème armée à Stalingrad, les Soviétiques déclenchent une puissante offensive, visant à désenclaver la ville et au-delà, à couper les arrières de toute l’armée allemande du Caucase, dont le flanc se retrouve découvert sur plus de 1000 kilomètres. Les forces du Troisième Reich et leurs alliés (dont la 8e armée italienne du général Gariboldi) battent en retraite en janvier 1943, cherchant désespérément à éviter l’encerclement et à échapper à la mort. Sur les 130 000 soldats pris en tenaille, seuls 45 000 parviennent à rejoindre les panzers à Tchertkovo le 17 janvier. Des 30 000 soldats du 35e corps d’armée italienne, seuls 4 000 sortiront de cette poche dont 3 000 blessés ou atteints d’engelures. Tournant décisif de la Seconde Guerre Mondiale, c’est aussi une effroyable débâcle pour les troupes italiennes dont le récit de Corti décrit l’horreur : d’interminables marches dans les «étendues infinies de neige vierge» par des températures […] La suite à lire sur L’Anagnoste.
Dans cette longue nouvelle, Gabrielle Wittkop évoque la mort de Christopher, un ami proche. Comme le dit Karine Cnudde dans une belle étude d’ensemble, ce texte « laisse sur son lecteur comme une écorchure longue et profonde. Il s’offre en effet telle une plaie ouverte et sauvage qui refuse toute forme de suture, se développe en chants crépusculaires, en un hymne funèbre enragé dans lequel sourd un chagrin brutal. Une œuvre qui nous inflige comme une redoutable mais nécessaire commotion.»
Victime d’un crime crapuleux, C. mourra dans un hôpital de Bombay des suites d’un coup de poignard. Mais dans quelles circonstances ? On ne le saura jamais vraiment. C. disparaît dans l’énigme de sa propre mort. Le récit s’acharne à reconstruire cette scène manquante qui acquiert les dimensions d’une […] La suite à lire sur L’Anagnoste.
Dans ce manga paru au Japon en 2000, un peintre et artiste maudit mobilise toute son énergie à la réalisation d’une œuvre totale : son Panorama de l’enfer, fresque macabre et déjantée dans laquelle l’homme brosse un à un les portraits des membres de sa famille, tous plus ignobles et malsains les uns que les autres. Il n’en est pas un seul pour exonérer la famille de ses vices et perversions, à commencer par ses propres enfants dégénérés : Kyôta, son fils, se régale d’yeux de cochons volés à l’abattoir qu’il suce comme des bonbons. Sa fille Kyôko ne vaut guère mieux, accoudée des journées entières à la fenêtre aux côtés de son frère, se délectant du spectacle des têtes qui tombent par centaines sous la lame de la guillotine. Du grand-père (joueur alcoolique et violent) à sa mère, folle et sadique, qui ne reconnaît pour seul fils qu’une tête de porc grouillante de vers, en passant par son père, manutentionnaire à l’abattoir, tous rehaussent ce saisissant Panorama de l’enfer de couleurs vives issues du baquet sanglant de leurs turpitudes.
Une mise en abyme dans laquelle l’auteur de mangas joue à construire son propre autoportrait, remontant à la naissance de sa vocation d’artiste et aux sources de sa malédiction, dans un défoulement gore et cathartique où l’effroi le dispute constamment au grotesque et où le pire voisine avec le rire. Que le personnage peigne avec son propre sang, faisant de lui-même la matière de son œuvre, que ses enfants soient fans des mangas d’Hideshi Hino, qualifié non sans autodérision d’auteur malsain, ce ne sont que quelques exemples de ce travail de superposition de la fiction et du réel : tout comme son personnage qui naît en 1946 à la suite de l’explosion atomique d’Hiroshima, Hideshi Hino est né cette même année, dans un Japon apocalyptique et anéanti dont la vision d’horreur ne cessera plus de nourrir son œuvre, proliférant jusqu’à atteindre dans ce manga un niveau d’une rare concentration. Les tableaux horrifiques et dantesques se succèdent en effet. On citera pêle-mêle la rivière de l’enfer qui n’est pas sans rappeler les égouts où se réfugie l’enfant insecte dans le manga éponyme, la station des têtes tranchées, le crématorium des décapités ou la sarabande des zombies qui, privés de tête, se livrent à des essayages de têtes animales des plus grotesques. Ou bien encore ce tableau anthropophagique où, cédant à un imaginaire organique délirant, l’auteur trouve une parade au problème de leur nutrition en ouvrant des bouches à même leur corps de quelques coups de sabre.
Outre les excès grand-guignolesques en tous genre (qui font le sel de ce manga) émerge de ce Panorama de l’Enfer un sentiment plus grave et touchant : celui d’une culpabilité qui cherche douloureusement à s’affirmer. L’artiste, après avoir épuisé son sang à dépeindre les siens, n’a d’autre issue que de faire face à l’épreuve du miroir. S’il n’est pas tout à fait orphelin, le peintre n’en est pas moins le fils de personne. Couvé dans l’enfer nucléaire, il est le produit dégénéré de la folie humaine, fils du «roi des enfers» (ce déluge de feu qui traverse le ciel d’Hiroshima le 6 août 1945), véritable «fleur du mal» qui en porte la souillure indélébile et devra en faire son œuvre et y fonder son esthétique.
14-18 est de ces périodes de l’histoire dont il semble qu’on ait tout dit, bien dit et redit, qui plus est par ceux qui l’ont vécue de l’intérieur, dans leur chair. Après Dorgelès, Céline, Apollinaire, Stéphane, Jünger, Remarque et ces centaines de lettres de poilus ou carnets de Verdun, on peut se demander ce que signifie écrire encore sur la Grande Guerre aujourd’hui. On ne trouvera rien de nouveau ni de brillant dans le roman d’Echenoz, pas plus qu’on y verra planer l’ombre d’un quelconque parallèle avec d’autres conflits. Son roman est tout entier braqué sur cette guerre, minutieusement, scrupuleusement, tout attaché à la réalité de ces années-là qu’il restitue avec l’élégance et le talent qu’on lui connaît, dans l’art qu’il a de cerner les détails pour ressusciter le passé, ses couleurs, et fouiller de sa plume le moindre de ses interstices. Rien de nouveau, donc, sinon qu’en une petite centaine de pages, c’est tout l’esprit de 14-18 qui émerge, et c’est peut-être là qu’est l’intérêt de ce livre : sa justesse et sa capacité à en opérer une synthèse pleine d’acuité. À la fois vision du front et de l’arrière dépeuplé de ses hommes, 14 réinvestit […] La suite à lire sur L’Anagnoste.
GEORGES MÉLIÈS / LA VIE ET L’ŒUVRE D’UN PIONNIER DU CINÉMA / ÉDITIONS DU SONNEUR / [1945] 2012.
Lorsqu’en 1925, il rejoint Jeanne D’Alcy à la Gare Montparnasse pour tenir avec elle une boutique de jouets et de confiseries, Méliès est veuf, ruiné et a détruit la plupart de ses films dans un accès de colère et de désespoir. Beaucoup le croient mort. Après l’hommage rendu l’année dernière par Scorsese à ce pionnier et magicien du cinéma, les Éditions du Sonneur rééditent ce texte autobiographique dans une version plus fidèle que les précédentes au manuscrit original. L’homme revient sur les grandes étapes de sa vie, de sa formation littéraire aux années noires, une vie tout entière dédiée au cinéma. Un texte à la troisième personne — c’était la condition qu’il avait posée à ceux qui lui en avaient fait la commande — dans lequel Méliès (il est alors âgé de 75 ans) participe activement à sa consécration, soucieux de défendre sa réputation de pionnier et précurseur.
Il s’y présente comme un homme libre, qui a toujours fait ce qu’il a voulu, déployant tout au long de sa carrière une formidable énergie pour réaliser ses rêves les plus fous, dans un esprit fumiste fin de siècle que rappelle Jean-Pierre Sirois-Trahan dans sa préface. Un artiste totalement impliqué dans ses productions, de la conception du matériel de prise de vue à la réalisation des décors, sans oublier l’interprétation puisqu’il jouait dans la plupart de ses films : «il y a une part, non moins importante, de sport, quand on ne se borne pas à regarder travailler les autres, mais qu’on met la main à la pâte et qu’on joue soi-même les rôles de «casse-cou».»
Méliès serait-il arrivé trop tôt dans l’histoire du cinéma ? C’est ce qu’il suggère, déplorant le décalage entre la culture qu’exigeaient ses films et le profil des premiers spectateurs qui venaient se distraire au cinéma comme ils le faisaient jusqu’alors à la foire. Certes, ses films empruntaient à la culture populaire, mais leur inspiration savante puisait aux sources littéraires : Shakespeare, Swift, Defoe, Hoffmann, Verne, Molière, Beaumarchais…
Bien sûr, l’homme revient sur ses débuts de prestidigitateur si étroitement liés à son esthétique cinématographique ultérieure. Spectateur assidu de l’Egyptian Hall dirigé par Maskelyne, illusionniste célèbre en Angleterre, il devient un grand amateur d’art magique, jusqu’à racheter en 1888 le théâtre de Robert-Houdin où il commence sa carrière de décorateur et d’illusionniste. C’est dans cet esprit qu’il concevra ses films dans son studio de Montreuil, en bricoleur, touche à tout et truqueur.
Méliès fuit la facilité. Il aime les défis et, à force de persévérance, les relève un à un. Il s’agit tantôt de surmonter les variations de lumière inhérentes aux aléas météorologiques lors des prises de vues en extérieur, tantôt de vaincre la sensibilité insuffisante des négatifs à la lumière électrique. Il ne recule devant aucune difficulté technique. Il les recherche même. En 1896, alors que Lumière garde encore jalousement son appareil de projection, Méliès n’a d’autre choix que de construire de toutes pièces son propre kinétographe. Il y parvient grâce à son ingéniosité, jusqu’alors mise au service de la conception d’automates. L’homme est infatigable, il tâtonne pour mieux vaincre les difficultés techniques qu’il rencontre. Avant d’utiliser des appareils Gaumont, Pathé ou Lumière, Méliès n’aura de cesse de travailler au perfectionnement de ses caméras. Sans doute la prédilection du réalisateur pour le genre fantastique s’explique-t-elle en partie pour les défis techniques qu’il posait. Il lui fallait réaliser des choses réputées impossible, produire des effets dont on imaginait que seule la nature était capable. C’est bien là l’extraordinaire paradoxe avec lequel se confondent les débuts du cinéma : la dimension magique, thaumaturgique qu’acquiert la reproduction animée des phénomènes les plus communs de la réalité :
«L’assaut des vagues furieuses sur les falaises de Sainte-Adresse, l’écume, le bouillonnement de l’eau, les gouttes d’eau projetées en l’air, les remous, les embruns qui voltigeaient, autant de choses banales aujourd’hui, fascinaient positivement les spectateurs habitués à l’informe représentation de la mer, au théâtre, obtenue à l’aide de toiles peintes secouées par des gamins circulant à quatre pattes au-dessous d’elles. Ce qui enthousiasmait le public, c’était de voir, pour la première fois, une reproduction rigoureusement exacte de la nature.»
Méliès montre quel profit il a su tirer de ses talents de magicien pour produire les meilleures illusions et devenir le père des effets spéciaux. Trompe-l’œil, surimpression, fondus, pyrotechnie sont autant de «trucs» grâce auxquels il obtient de puissants effets qui l’encouragent à s’attaquer aux réalisations les plus ambitieuses : le voyage dans la lune, l’éruption du mont Pelé, le naufrage du cuirassé Maine dans le port de la Havane…
La vie et l’œuvre d’un pionnier du cinéma est le témoignage précieux de l’un des esprits les plus libres et inventifs du XXe siècle.
De Robert W. Chambers (1865-1933), l’histoire littéraire a peu retenu. S’il a marqué les esprits du début du XXe siècle par ses comédies de mœurs, le versant fantastique de son œuvre, sous-estimé pour sa prétendue légèreté, est peu à peu tombé dans l’oubli. Il n’en aura pourtant pas moins influencé Lovecraft. In Search of the Unknown, proposé dans une très élégante traduction de Jean-Daniel Brèque par les éditions du Visage vert, a paru en 1904. Encore faut-il préciser que ces aventures zoologiques ont d’abord été publiées séparément en nouvelles, et que la première partie du livre fut rédigée postérieurement à la seconde. Si l’on comprend aisément que ces aventures tour à tour centrées sur la quête d’une nouvelle créature inconnue, par leur indépendance fonctionnelle et narrative, aient pu faire l’objet de publications séparées, on n’en éprouve guère l’impression d’un collage artificiel. Finalement, hormis la dernière section où il est question d’un chat hybridé d’humanité qui semble quelque peu décalée et mal accordée avec le reste, l’ensemble forme […] La suite à lire sur L’Anagnoste.
“Pour morts qu’ils soient, les morts ne sont pas de sitôt libérés de l’âge. Leur souvenir n’est pas le seul en cause : ils entrent dans un cycle de saisons. Rythme mal connu, plutôt ternaire, assez lent en tout cas, avec de loin en loin, des oscillations et des pauses, les voici cloués pour un temps sur une grande roue où, tour à tour, ils s’appesantissent ou s’allègent, les voici devenus, bien au-delà des horizons de la mémoire, rayons d’un soleil osseux.”
Ainsi commence Le temps des morts, l’émouvant récit autobiographique dans lequel l’écrivain Pierre Gascar raconte quelques mois de ses cinq années passées au stalag de Rawa-Ruska entre 1940 et 1945, appelé dans le récit camp de Brodno. Affecté à l’équipe de prisonniers chargés de créer puis d’entretenir […] La suite à lire sur L’Anagnoste.