

#1 : Amérique. Colorado. Voie ferrée à proximité de Trinidad. Photochrome originale d’époque. Circa 1902 / #2 : Amérique. Colorado. Le Grand Canyon. Photochrome originale d’époque. Circa 1900.


#1 : Amérique. Colorado. Voie ferrée à proximité de Trinidad. Photochrome originale d’époque. Circa 1902 / #2 : Amérique. Colorado. Le Grand Canyon. Photochrome originale d’époque. Circa 1900.
Les arbustes sont rares. Il y a de longs murs de pierres sèches qui vont jusqu’à l’autre bout du plateau, sans raison. Tayar les suit avec peine. La soif et la faim sont des douleurs lancinantes. Elles jaillissent des pierres tranchantes, du ciel, des arbustes. Tayar s’assoit un instant sur ses talons, pour se reposer, et ses mains touchent les cailloux déjà froids.
Maintenant, il se souvient. C’est son oncle Raïs qui le lui a dit la première fois, mais il le savait déjà, comme si c’était quelque chose qu’il avait appris le jour de sa naissance. Avec hâte, il cherche parmi les pierres, jusqu’à ce qu’il trouve une grande pierre triangulaire. C’est celle-là, celle qu’il a entendu nommer autrefois, la “pierre de la faim”. Son oncle Raïs lui en parlait, il se souvient, il lui montrait la pierre et il riait, et il savait que ça n’était pas une pierre comme les autres. C’était une pierre qui avait un secret, un esprit, quand on la rencontrait sur son chemin.
Tayar défait les boutons de sa chemise-veste réglementaire, et il appuie la pointe de la pierre sur sa peau, là où palpite le nœud de la douleur, tout près de son cœur. Le froid de la pierre le fait tressaillir, mais il serre très fort la pierre entre ses bras, et il appuie. La pointe de la pierre entre dans sa chair. Il serre la pierre si fort qu’il gémit de douleur. Mais ses bras ne s’occupent pas de la douleur.
La pierre est tellement serrée contre son diaphragme que Tayar peut à peine respirer. Il se lève, plié en deux, alourdi, et il recommence à marcher sur le plateau calcaire. Maintenant, la pierre l’aide, elle lui donne sa force froide, elle efface la faim et la douleur.
J.M.G. Le Clézio / L’échappé, in La ronde et autres faits divers, éd. Gallimard, 1982.


Traductrice polyglote, Claire Methuen quitte Versailles pour assister au mariage de Mireille à Dinard. Elle y retrouve ceux qu’elle a côtoyés dans son enfance. C’est le prélude au retour définitif au pays natal, qui réveille les blessures de son histoire, de son adoption, de Simon Quelen qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Devenu maire du village, il ne se résout pas à laisser sa femme élever seule leur enfant handicapé. Alors leur amour se construit en pointillés, dans la douleur et la frustration partagées.
Claire est à l’image de cette côte bretonne qu’elle sillonne dans de longues marches solitaires, sauvage et impénétrable comme le granite. Elle aime les faines et les tourteaux, parce que derrière écorce ou carapace s’ouvre un monde mystérieux et clos qui lui ressemble. Fille des pluies et des tempêtes, elle appartient davantage aux lieux qu’aux gens. Car elle échappe à tous, ou presque. Des lieux avec lesquels elle finit par se confondre, peut-être parce qu’ils perpétuent la mémoire du dieu ancien et violent qui a forgé les hommes et leurs drames : “Buissons, falaises, criques, roches, grottes, îles, barques… Bien sûr c’étaient toujours des stations qui avaient concerné Simon Quelen, mais la présence de Simon n’y était plus nécessaire. Les signes si beaux de son attachement, au-delà de leur beauté, traçaient dans l’espace une espèce de route.”
Un roman construit en mosaïque qui dépeint l’histoire complexe d’une famille et en tire les fils un par un, en faisant alterner les points de vue. Ce sont les solidarités mystérieuses tissées entre les êtres qui s’éclairent peu à peu, ces attaches tacites nés des deuils, secrets et blessures de la vie. Des liens en tous sens, amoureux d’abord comme entre Claire et Simon, Paul et le Père Jean. Mais c’est aussi l’étrange couple, aussi soudé que distant, formé par Claire et son frère, ou bien encore les liens indéfectibles de Claire avec Madame Ladon, une sorte de seconde mère d’adoption, après la tante Guite.
Un roman qui parvient brillamment et très subtilement à capter la richesse et la complexité des relations humaines, à intercepter et traduire leurs mouvements et courants souterrains, à partir d’une seule et unique famille placée sous le microscope d’un Quignard talentueux et inspiré.
Pascal Quignard / Les solidarités mystérieuses / Gallimard / 2011.
Illustrations : Janne Laine / In The Half Light

Romain Verger — Membrane / le 01.11.2011